« L’histoire jugera moins ce que Wadagni aura administré que ce qu’il aura osé bâtir »
Dans un entretien à nous accordé le 18 mai 2026, consacré aux perspectives économiques du Bénin, le professeur Théophile Thomas Azomahou appelle le pays à franchir une nouvelle étape de son développement. Pour l’économiste, les acquis macroéconomiques doivent désormais se traduire en emplois, en souveraineté énergétique, en transformation industrielle et en opportunités concrètes pour les jeunes

Le Bénin affiche depuis plusieurs années des performances économiques saluées par les institutions internationales. Croissance soutenue, inflation maîtrisée, déficit budgétaire contenu, amélioration de la crédibilité financière du pays : les indicateurs macroéconomiques témoignent d’une trajectoire jugée solide. Mais pour le professeur Théophile Thomas Azomahou, économiste du développement, chercheur au CNRS et à l’Université Clermont Auvergne, cette dynamique ne doit pas seulement être préservée. Elle doit être transformée en véritable changement structurel.
Dans un entretien accordé autour de la consolidation des acquis de l’économie béninoise, l’universitaire invite les nouvelles autorités à viser plus haut. Emploi des jeunes, diversification économique, discipline budgétaire, souveraineté énergétique, innovation, recherche et intégration régionale figurent parmi les grands chantiers qu’il juge prioritaires. À ses yeux, l’enjeu du nouveau cycle politique ouvert avec l’arrivée de Romuald Wadagni au pouvoir ne sera pas seulement d’administrer les acquis, mais d’oser bâtir une économie plus productive, plus inclusive et plus souveraine.
- Bonjour Professeur, c’est un plaisir de vous accueillir ici. Vous faites partie de la diaspora béninoise. Vous êtes un Economiste du développement, Professeur à l’Université Clermont Auvergne, et chercheur au CERDI (le Centre d’Etudes et de Recherche sur le Développement International), ainsi qu’au CNRS (le Centre National de la Recherche Scientifique, en France). Parlez-nous un peu de vous. Quel est votre parcours académique et professionnel ?
Bonjour, je vous remercie pour votre invitation.
Vous avez raison, je suis un béninois de la diaspora depuis environs 35 ans. Mais je reviens régulièrement au Bénin.
Je suis professeur des Universités en sciences économiques à l’Université Clermont Auvergne, et chercheur au CERDI et au CNRS. Auparavant, j’ai occupé le poste Directeur exécutif de l’African Economic Research Consortium (AERC) à Nairobi (Kenya), où j’ai également été le Directeur de la Formation, et le Directeur de la Recherche de 2001 à 2004. En outre, j’ai été chercheur senior aux Nations Unies de 2008 à 2018, à Maastricht (Pays-Bas), où j’ai dirigé le groupe de recherche sur le « Développement Économique, l’Innovation, la Gouvernance et les Institutions ». Lors de ce parcours aux Nations Unies, j’ai aussi occupé la chaire d’économie du développement à la « School of Business and Economics (SBE) » de l’Université de Maastricht, de 2010 à 2020.
J’ai aussi été consultant pour des organisations internationales comme le PNUD, la Banque Mondiale, la Banque Africaine de Développement.
Je suis titulaire d’un PhD en sciences économiques de l’Université de Strasbourg (France) et j’ai suivi une formation exécutive intitulée « A Cutting Edge of Development Thinking » à la Harvard Kennedy School (États-Unis). Je dirais que ma carrière internationale m’a permis d’acquérir une expérience significative dans le domaine de la coopération internationale et de la diplomatie scientifique.
- Vous êtes donc un expert en développement. Et je voudrais qu’on en parle longuement. Le Bénin est souvent cité comme un bon élève en matière de réformes économiques. Quels sont les prochains défis auquel notre pays sera confronté ?
Le Bénin a effectivement affiché une performance remarquable : une croissance de 7,5% en 2024, son plus haut niveau depuis 1990, et 8,1% en 2025 selon les dernières estimations de la Banque mondiale. FMI prévoit plus de 7% en 2026. L’inflation est restée modérée, autour de 1,1% en 2025, et le déficit budgétaire serait revenu autour de 2,9% du PIB.
Tout ceci témoigne d’une belle performance macroéconomique. Mais le vrai défi est de passer d’une croissance soutenue à une transformation structurelle durable.
Les priorités sont de 5 ordres :
- La première priorité est de créer plus d’emplois productifs, surtout pour les jeunes. Une croissance à 7% est impressionnante, mais elle doit se traduire en emplois formels, mieux rémunérés et plus stables.
La priorité des priorités doit être l’emploi productif des jeunes. Le Bénin ne doit pas se contenter d’une croissance tirée par les grands travaux et les services urbains. Il faut une croissance qui transforme les structures productives : agriculture modernisée, agro-industrie, textile, logistique, numérique, énergie, industrie légère, services financiers et services à forte valeur ajoutée.
- La deuxième priorité est de diversifier l’économie. Le Bénin ne peut pas dépendre excessivement du coton, du commerce de transit ou des services informels. Il faut accélérer l’agro-industrie, le textile, la logistique, le numérique et les services à forte valeur ajoutée. Autrement dit dans la création de la valeur ajoutée, ce n’est pas la quantité qui compte, mais la qualité, le savoir-faire et l’intelligence mobilisée.
- Pour ce qui concerne la troisième priorité, il faut maintenir la discipline budgétaire. La dette publique reste à surveiller : elle était autour de 54% du PIB fin 2024 selon le FMI, et environ 56,8% du PIB en 2025 selon la Banque mondiale.
Pour les économies africaines, au-delà de 55–60 % du PIB, le risque augmente car les recettes fiscales sont souvent faibles (environ 13–15 % du PIB en moyenne en Afrique de l’Ouest), les chocs externes (prix des matières premières, taux d’intérêt, change) sont fréquents, l’accès aux marchés peut se dégrader rapidement. Donc 60% n’est pas un “mur”, mais une zone de risque élevé. Cela signifie que le Bénin est aujourd’hui proche du seuil de vigilance, mais pas encore dans une zone de crise.
De plus, lorsqu’on observe la composition de la dette du Bénin, aujourd’hui, environ 87% de la dette du Bénin sont détenus par des créanciers étrangers. Cela montre que le pays a accès à des financements internationaux, mais aussi qu’il reste dépendant de l’extérieur, ce qui nécessite une gestion très prudente, et un rééquilibrage progressif vers plus de dette domestique.
- En quatrième priorité, il faut assurer l’auto-suffisance énergétique : le Bénin ne s’industrialisera pas avec une offre d’énergie peu fiable, chère et dépendante de l’extérieur. Il faut un choc énergétique.
L’Agence Internationale de l’Energie (AIE) rappelle que le Bénin dépend encore d’une part significative d’importations d’électricité, notamment venant du Nigéria et du Ghana, et que la fiabilité du réseau reste un enjeu pour les ménages et les entreprises. Le profil énergétique de l’AIE souligne aussi que l’électricité ne représente qu’une faible part de la consommation finale d’énergie, tandis que les importations et la production thermique à partir de gaz importé restent importantes. C’est donc le moment d’oser une stratégie énergétique radicale.
L’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) observe un intérêt croissant pour le nucléaire dans plus de 20 pays africains, notamment autour des petits réacteurs modulaires. L’AIEA insiste toutefois sur les conditions indispensables : cadre réglementaire, autorité de sûreté indépendante, financement, compétences, coopération régionale et accompagnement technique.
Le vrai enjeu est stratégique : si le Bénin veut s’industrialiser, attirer des data centers, produire de l’hydrogène vert, développer une industrie textile moderne, développer le transport ferroviaire à grande vitesse, transformer ses produits agricoles et devenir un hub logistique, et éventuellement devenir exportateur net d’énergie, il lui faudra une énergie abondante, stable, bas carbone et compétitive.
- Et la cinquième priorité sera de rendre la croissance plus inclusive. La Banque Mondiale indique que la pauvreté a reculé de 33,2% en 2023 à 31% en 2024, soit une baisse de 2,2 points. C’est encourageant. Mais d’autres indicateurs rappellent l’ampleur du défi : selon le profil pauvreté de la Banque Mondiale, le taux de pauvreté national reste autour de 36,2%, et la pauvreté mesurée à 3 dollars par jour atteint environ 27,2%. La croissance béninoise est donc réelle, mais elle doit devenir plus inclusive.
- Que proposez-vous pour relever ces défis ?
Concernant le premier défi (création d’emploi productifs pour les jeunes) : Je propose de créer un Pacte national pour 500 000 emplois productifs sur dix ans, adossé à des pôles régionaux de transformation. Chaque département devrait disposer d’un portefeuille de filières prioritaires : coton-textile, anacarde, ananas, soja, maïs, logistique, tourisme, économie numérique, énergies renouvelables. L’État ne doit pas seulement construire, il doit organiser des écosystèmes productifs.
Pour ce qui est de la diversification de l’économie, le mot-clé est la création de valeur. Cela passe systématique par une transformation de la matière première avant exportation. Aucun pays ne s’est développé en exportant uniquement de la matière première. Lorsque vous créer de la valeur en transformant un produit ou un service, vous y ajoutez de la valeur, et donc vous donnez un prix à ce bien. En donnant un prix, vous devenez compétitif sur le marché régional ou international, et vous comptez dans le commerce.
Concernant la dette, je propose d’instaurer une règle d’or budgétaire béninoise. Aucun nouvel emprunt significatif ne devrait être autorisé sans une évaluation ex ante de son rendement économique, social et climatique. Chaque grand projet financé par dette devrait répondre à trois questions :
- Combien de croissance ou de productivité génère-t-il ?
- Combien d’emplois directs et indirects crée-t-il ?
- Quelle capacité future de remboursement crée-t-il ?
Le défi énergétique est fondamental. Le Bénin doit viser l’auto-suffisance énergétique et même devenir à long terme un exportateur net d’énergie. Je propose que le Bénin ouvre officiellement le dossier du nucléaire civil, non pas pour construire demain matin une centrale classique, mais pour se positionner dès maintenant sur les réacteurs de moyenne puissance, à horizon 2026-2040. Les centrales intermédiaires (moyenne puissance) produisent entre 400 et 900 MW.
Le Bénin ne doit pas annoncer une centrale nucléaire par effet d’affichage. Il doit créer une Commission nationale pour l’énergie nucléaire civile et les technologies avancées, former des ingénieurs en physique nucléaire, signer des accords universitaires, travailler avec l’AIEA, évaluer les coûts, les risques, les exigences de sûreté et les options régionales. En un mot : le Bénin doit se préparer dès maintenant à déployer ces centrales nucléaires dans un moyen terme.
La finalité de tout ceci, c’est d’améliorer les conditions de vie des populations en rendant la croissance plus inclusive. Le Bénin a réussi la stabilisation et les réformes. Le prochain défi est de transformer cette bonne macroéconomie en emplois, en revenus et en opportunités pour les jeunes.
- Vous venez de parler de ces cinq défis et vous avez fait des propositions. Mais comme vous le savez, le Bénin est aussi dans un espace géographique. Comment le Bénin peut-il tirer profit de sa position géographique stratégique en Afrique de l’Ouest?
Le Bénin dispose d’un atout majeur : sa position entre le Nigéria, le Niger, le Burkina Faso et les pays de l’hinterland. Le Port de Cotonou est un actif stratégique. En 2024, il a traité environ 9,67 millions de tonnes de marchandises, contre 9,57 millions en 2023.
Mais un avantage géographique ne devient un avantage économique que s’il est transformé en compétitivité logistique.
Trois leviers sont essentiels :
- Réduire les coûts logistiques : temps de passage au port, délais douaniers, qualité des corridors routiers, digitalisation des procédures.
- Transformer au lieu de seulement transiter : il ne suffit pas que les marchandises passent par le Bénin ; il faut créer plus de valeur localement, par exemple avec la transformation agroalimentaire, le textile, l’emballage, la logistique froide, les entrepôts modernes.
Pour cela, je propose créer une “Zone Franche de Transformation du Golfe du Bénin” autour du port, avec un objectif clair : dans dix ans, au moins 40% des flux portuaires liés aux produits agricoles et industriels doivent donner lieu à une transformation locale ou à un service logistique avancé.
Cela veut dire entrepôts frigorifiques, packaging, transformation alimentaire, textile, assemblage léger, services financiers du commerce, assurance, données logistiques, certification qualité, normes sanitaires, plateformes numériques d’exportation.
Un pays ne s’enrichit pas seulement en faisant passer les marchandises des autres. Il s’enrichit en capturant la valeur ajoutée. Le véritable enjeu est de passer : d’un pays de transit à un hub économique régional à forte valeur ajoutée. Il s’agit de créer beaucoup de richesse avec peu de ressources matérielles, grâce à la connaissance, la technologie ou l’expertise.
- Sécuriser les relations régionales : la fermeture de la frontière avec le Niger et les tensions régionales ont montré la vulnérabilité du modèle de transit. Le Bénin doit donc diversifier ses débouchés et renforcer la diplomatie économique régionale.
Le Bénin ne doit pas seulement être un pays de passage ; il doit devenir une plateforme de transformation, de services logistiques et de valeur ajoutée régionale.
- Parlons maintenant des leçons que le Bénin peut tirer de l’histoire du développement des pays riches. Ces pays ont emprunté des trajectoires longues et souvent douloureuses. Le Bénin doit-il nécessairement répéter ces étapes, ou peut-il s’en affranchir ?
Non ! Nous ne pouvons pas prendre le même parcours car le développement est processus très long. Nous devons nous appuyer sur ce qui a été fait pour accélérer notre développement. Nous n’allons pas réinventer la roue, mais nous devons pédaler plus vite. On appelle cela le « leapfrogging ».
Le « leapfrogging », c’est la capacité pour un pays de sauter certaines étapes du développement en adoptant directement des technologies plus avancées modernes. Plusieurs pays africains l’ont fait avec le téléphone mobile et le paiement mobile. Le Bénin doit maintenant définir ses propres sauts technologiques.
- Pouvez-vous donner des exemples concret de saut technologique souhaitable pour le Bénin?
Quatre sauts sont prometteurs pour notre pays:
Premier saut : le saut énergétique, avec solaire massif, stockage, interconnexions, efficacité énergétique et préparation sérieuse au nucléaire civil de nouvelle génération.
Deuxième saut : le saut agricole numérique. Chaque agriculteur devrait pouvoir accéder par téléphone à la météo, aux prix de marché, aux conseils techniques, à l’assurance agricole, au crédit et aux acheteurs. Le Bénin peut devenir un laboratoire africain de l’agriculture connectée.
Troisième saut : le saut fiscal numérique. La digitalisation fiscale doit permettre d’élargir l’assiette sans écraser les petits opérateurs. L’objectif doit être clair : taxer mieux, pas seulement taxer plus.
Quatrième saut : le saut universitaire et scientifique. Aucun pays ne se développe durablement sans recherche, sans données et sans compétences. L’amélioration du capital humain est essentielle au développement durable du Bénin. Elle nécessite une réforme du système éducatif afin de mieux adapter les formations aux besoins du marché du travail, de renforcer l’enseignement technique et professionnel, de promouvoir la formation en alternance et de développer la recherche et l’innovation. Dans cette dynamique, la diaspora peut jouer un rôle clé dans la construction d’une économie fondée sur la connaissance, à travers la création d’universités et de centres de recherche capables de former des innovateurs et des entrepreneurs pour soutenir la transformation économique du pays. Le Bénin devrait aussi créer un Institut national d’évaluation des politiques publiques, indépendant, capable d’évaluer les programmes sociaux, les politiques éducatives, les investissements publics et les politiques agricoles. Et pourquoi pas, un Centre National de la Recherche Scientifique.
C’est un point essentiel de mon propre parcours : l’économie du développement moderne repose sur les données, l’évaluation d’impact, l’économétrie, les politiques fondées sur les preuves et le dialogue entre recherche et décision publique.
- Revenons sur le premier saut : le nucléaire civil. Quels secteurs économiques principaux seraient susceptibles de bénéficier de ce saut technologique ?
Au fond, la question du nucléaire civil ne doit pas être abordée uniquement sous l’angle énergétique. Ce serait une erreur de perspective. Pour un pays comme le Bénin, l’enjeu n’est pas simplement de produire davantage d’électricité ; il est de savoir comment une énergie abondante, stable, compétitive et bas carbone pourrait devenir un véritable levier de transformation structurelle. Dans cette perspective, l’adoption à long terme de technologies nucléaires civiles de nouvelle génération — notamment les petits réacteurs modulaires (SMR) ou les réacteurs intermédiaires — pourrait être pensée comme un saut technologique structurant, un véritable « leapfrogging » susceptible de redessiner profondément l’économie béninoise.
Le premier secteur qui bénéficierait directement d’une telle transformation serait l’industrialisation. L’un des freins majeurs au développement manufacturier en Afrique reste le coût élevé et l’instabilité de l’électricité. Aucune économie ne peut durablement industrialiser son appareil productif avec une énergie rare, intermittente ou excessivement coûteuse. Une capacité énergétique plus robuste permettrait au Bénin d’accélérer la transformation locale de ses ressources agricoles et de ses matières premières. Le coton pourrait alimenter une véritable filière textile intégrée — filature, tissage, confection — au lieu d’être principalement exporté sous forme brute. De la même manière, les filières de l’anacarde, du soja, de l’ananas, du maïs ou encore du cajou pourraient évoluer vers une transformation industrielle plus poussée. En d’autres termes, le Bénin pourrait progressivement passer d’une économie d’exportation de matières premières à une économie de production et de transformation à plus forte valeur ajoutée.
Le Port de Cotonou serait également l’un des grands bénéficiaires d’une telle mutation. Aujourd’hui, il constitue déjà le cœur logistique de l’économie béninoise et une porte stratégique pour l’hinterland ouest-africain. Mais demain, avec une énergie abondante et stable, il pourrait changer de dimension. Le port ne serait plus seulement un espace de transit ; il pourrait devenir un véritable hub logistique et industriel de nouvelle génération. Cela ouvrirait la voie à l’installation de zones industrielles électro-intensives, d’entrepôts frigorifiques de grande capacité, de chaînes logistiques automatisées, de plateformes de stockage intelligentes, de manutention robotisée et de services portuaires numérisés. Dans une vision ambitieuse mais crédible à long terme, Cotonou pourrait devenir pour l’Afrique de l’Ouest ce que Rotterdam ou Singapour représentent dans d’autres espaces géoéconomiques : un centre logistique de haute performance articulé à la transformation industrielle.
L’un des secteurs les plus stratégiques serait sans doute celui du numérique et de l’intelligence artificielle. Nous entrons dans une économie mondiale où la puissance économique dépend de plus en plus de la capacité à stocker, traiter, sécuriser et exploiter les données. Or, les centres de calcul, les data centers, le cloud computing et les infrastructures d’intelligence artificielle sont extrêmement consommateurs d’énergie. Le refroidissement des serveurs, le calcul intensif, la cybersécurité, les plateformes numériques souveraines ou encore le stockage massif de données nécessitent une électricité continue et fiable. Une stratégie énergétique de long terme permettrait au Bénin de se positionner comme un hub ouest-africain de souveraineté numérique, capable d’héberger des centres de calcul haute performance, des infrastructures de cloud régional, des plateformes de cybersécurité et des écosystèmes liés à l’intelligence artificielle appliquée à l’agriculture, à la logistique portuaire, à la santé, aux finances ou encore à l’administration publique. Le défi du XXIe siècle ne sera pas seulement celui de l’accès à l’énergie, mais celui de la maîtrise de l’énergie au service de la donnée.
- Voyez-vous d’autres secteurs bénéficiaires d’un tel saut énergétique ?
Cette dynamique pourrait également transformer le secteur des transports. Une énergie abondante et stable ouvre la possibilité d’une électrification massive de la mobilité. À long terme, le Bénin pourrait envisager le développement d’un réseau ferroviaire moderne et électrifié reliant Cotonou à Parakou, puis vers le Niger et, plus largement, aux corridors sahéliens. Plus audacieux encore, dans une logique d’intégration régionale, des projets de trains rapides ou de corridors ferroviaires à haute performance reliant le Bénin au Nigéria, au Togo ou au Ghana pourraient devenir des infrastructures structurantes de l’économie régionale. Il ne s’agit pas de projeter un “TGV béninois” irréaliste à court terme, mais de penser dès aujourd’hui les infrastructures énergétiques et ferroviaires qui accompagneront l’intégration économique de demain. L’électrification des bus, des chaînes logistiques et du transport de marchandises s’inscrirait également dans cette transition.
Mais le nucléaire civil, ou plus largement les technologies énergétiques avancées, ne seraient pas uniquement un projet industriel. Ils seraient aussi un formidable accélérateur de capital humain et de transformation scientifique. Aucun programme technologique ambitieux ne peut exister sans compétences. Le Bénin aurait alors l’opportunité de créer de nouvelles filières stratégiques de très haut niveau : ingénierie nucléaire, physique appliquée, génie énergétique, thermodynamique, matériaux avancés, modélisation mathématique, intelligence artificielle, robotique industrielle, cybersécurité, maintenance prédictive et calcul scientifique. Cela pourrait justifier la création d’un Institut béninois des technologies avancées, véritable pôle d’excellence régional dédié à l’énergie, au numérique, au calcul haute performance, aux sciences appliquées et aux technologies émergentes. Un tel projet repositionnerait le Bénin non seulement comme consommateur de technologies, mais comme producteur de compétences et de savoirs.
Le secteur de la santé serait lui aussi concerné. Le nucléaire civil ne sert pas uniquement à produire de l’électricité. Il ouvre aussi la voie à la médecine nucléaire : radiothérapie, imagerie avancée, isotopes médicaux, traitement de certains cancers, médecine de précision. Dans une région où l’accès à ces technologies reste limité, le Bénin pourrait développer des capacités médicales plus autonomes et réduire sa dépendance aux soins spécialisés extérieurs.
L’agriculture, qui demeure l’un des piliers de l’économie béninoise, pourrait également connaître un saut qualitatif majeur. Une énergie plus fiable, combinée à l’intelligence artificielle et au calcul avancé, permettrait le développement de l’irrigation intelligente, de la chaîne du froid, du stockage sécurisé des récoltes, des drones agricoles, des capteurs de précision, des modèles de prévision climatique et des plateformes numériques reliant producteurs, marchés et finance agricole. Le leapfrogging énergétique pourrait ainsi soutenir un leapfrogging agricole.
À plus long terme encore, des secteurs aujourd’hui émergents pourraient devenir réalistes : hydrogène vert, batteries, matériaux stratégiques, raffinage avancé, métallurgie spécialisée, voire traitement industriel de l’eau et dessalement. Ces filières exigent toutes une énergie abondante et compétitive.
Mais au-delà des secteurs économiques, le bénéfice peut-être le plus important serait d’ordre institutionnel et géopolitique. Un programme de technologies énergétiques avancées oblige un pays à bâtir des institutions solides, des agences de régulation crédibles, une culture scientifique rigoureuse, une coopération internationale structurée et une vision de long terme. En ce sens, le nucléaire agit souvent comme un accélérateur de capacité étatique, de discipline technologique et de souveraineté.
Le véritable débat, finalement, n’est pas de savoir si le Bénin doit construire demain une centrale nucléaire. Ce serait réducteur. Le vrai débat est plus profond : le Bénin veut-il rester un consommateur de technologies conçues ailleurs, ou veut-il progressivement devenir un producteur de capacités technologiques, scientifiques et industrielles ?
Car le défi du prochain cycle économique ne sera pas seulement de produire plus d’électricité. Il sera de savoir comment utiliser l’énergie pour changer d’échelle, industrialiser, numériser, former, innover et écrire une trajectoire de développement plus ambitieuse. C’est là que réside le véritable sens du leapfrogging.
- Nous venons d’évoquer les enjeux pour le Bénin. Mais les autres pays africains connaissent aussi des défis. Quels sont aujourd’hui les moteurs de croissance les plus prometteurs pour l’Afrique?
Je vois six moteurs majeurs.
Premier moteur : le capital humain L’éducation, la santé, la formation technique et professionnelle sont les fondations. Sans capital humain, il n’y a ni innovation, ni productivité, ni industrialisation.
Deuxième moteur : l’énergie L’Afrique ne peut pas s’industrialiser avec une énergie rare, chère ou instable. L’accès à l’électricité est un facteur direct de compétitivité.
Troisième moteur : l’agro-industrie L’Afrique a des terres, une population jeune et des marchés alimentaires en expansion. Le défi est de passer de l’agriculture de subsistance à la transformation agroalimentaire.
Quatrième moteur : le numérique & l’IA Paiements mobiles, plateformes agricoles, e-commerce, identification numérique, données publiques : le numérique peut réduire les coûts de transaction et améliorer l’inclusion.
Cinquième moteur : l’intégration régionale La ZLECAf peut créer un marché continental plus vaste, mais elle doit être accompagnée d’infrastructures, de normes communes et de facilitation du commerce.
Sixième moteur : les institutions La qualité de la gouvernance, la sécurité juridique, la transparence fiscale et la capacité administrative déterminent l’efficacité des autres moteurs.
- Vous avez un ancrage solide dans l’enseignement supérieur et la recherche. Aussi bien les sauts technologiques et les moteurs de la croissance que vous venez d’évoquer reposent sur l’innovation et la recherche : par exemple le capital humain pour ce qui concerne le premier moteur de croissance. D’après vous, quels rôles doivent jouer l’enseignement supérieur et la recherche dans les pays africains ?
L’enseignement supérieur et la recherche doivent devenir des instruments centraux de transformation économique.
Aujourd’hui, beaucoup de pays africains ont encore des taux d’accès au supérieur relativement faibles. Au Bénin, par exemple, le taux brut de scolarisation dans l’enseignement supérieur était autour de 10,2% en 2022, selon les données de la Banque mondiale reprises par CEIC.
Le rôle de l’université est triple.
Premièrement : former les compétences dont l’économie a besoin Il faut plus de compétences en économie appliquée, statistiques, data science, ingénierie, énergie, agriculture, santé publique, logistique et intelligence artificielle.
Deuxièmement : produire des données et des évaluations Les politiques publiques doivent être évaluées. Quels programmes fonctionnent ? Pour qui? À quel coût? Avec quel impact? C’est essentiel pour éviter le gaspillage des ressources publiques.
Troisièmement : créer des ponts avec le secteur privé et l’État Les universités ne doivent pas être isolées. Elles doivent travailler avec les ministères, les entreprises, les collectivités locales, les banques de développement et les organisations internationales.
Une économie ne peut pas se transformer durablement sans universités fortes, sans recherche de qualité et sans données fiables pour guider les politiques publiques.
Je dois ajouter un quatrième rôle incontournable qui est celui de la création de la connaissance.
- Venons-en à l’international : les conséquences de la situation au Moyen-Orient. Quel est l’impact de ce conflit sur les économies africaines ?
La crise au Moyen-Orient n’est pas seulement une crise régionale. Elle est devenue un choc géoéconomique mondial, parce qu’elle touche trois nœuds vitaux de l’économie internationale : l’énergie, les routes maritimes et les anticipations financières.
Pour l’Afrique, l’impact passe par quatre canaux principaux.
D’abord, le canal énergétique. Une tension durable au Moyen-Orient fait monter les prix du pétrole, du gaz, du diesel et du fret. Or, beaucoup de pays africains sont importateurs nets de carburants raffinés. Le diesel est particulièrement stratégique : il alimente le transport, l’agriculture, les chantiers, les groupes électrogènes et une partie de la logistique. Une hausse du diesel devient donc rapidement une hausse généralisée des coûts de production. Reuters souligne que les pays dépendants des importations de diesel sont particulièrement exposés aux chocs actuels sur les carburants raffinés.
Ensuite, le canal maritime. Les tensions en mer Rouge et autour des routes reliant l’Asie, l’Europe et l’Afrique perturbent le commerce mondial. Le FMI indiquait déjà qu’au début de 2024, le commerce passant par le canal de Suez avait chuté d’environ 50% sur un an, tandis que de nombreux navires contournaient l’Afrique par le Cap de Bonne-Espérance. La Banque mondiale estime aussi que les ports de la mer Rouge et du Golfe ont enregistré une baisse moyenne des volumes commerciaux d’environ 8% entre novembre 2023 et octobre 2024 par rapport à la période précédente.
Troisième canal : l’inflation importée. Quand l’énergie, les engrais, le transport maritime et les assurances augmentent, les prix alimentaires et industriels montent. La Banque mondiale note que, pour le Bénin, l’inflation avait ralenti à 1,1% en 2025, mais qu’elle pourrait remonter sous l’effet de la hausse des prix mondiaux des carburants.
Quatrième canal : les finances publiques et la dette. Les États africains sont alors confrontés à un dilemme : absorber une partie du choc par des subventions, au risque d’aggraver les déficits, ou laisser les prix augmenter, au risque de tensions sociales. Dans les deux cas, la marge budgétaire se réduit.
- Qu’en est-il des conséquences de cette crise au Moyen-Orient sur l’économie béninoise ?
Pour le Bénin, l’impact est réel mais principalement indirect. Le pays n’est pas au cœur du conflit, mais il en subit les effets par les prix, les importations, le transport maritime et l’énergie.
Le Bénin a affiché une performance économique forte : croissance de 7,5% en 2024 et 8,1% en 2025, avec une dette publique autour de 56,8% du PIB et un déficit ramené à 2,9% du PIB. Mais la Banque mondiale identifie explicitement le conflit au Moyen-Orient comme l’un des risques baissiers majeurs pour l’économie béninoise.
Le premier risque est celui du carburant. Le Bénin dépend largement des importations de produits pétroliers raffinés, directement ou indirectement via les marchés régionaux. Toute hausse durable du pétrole ou du diesel se transmet aux transports, aux prix alimentaires, aux coûts de construction et aux marges des entreprises.
Le deuxième risque est celui du Port de Cotonou. Une hausse du fret maritime et des assurances renchérit les importations, réduit la compétitivité logistique et peut affecter le rôle régional du port.
Le troisième risque est celui de la pauvreté. Même avec une croissance robuste, la pauvreté reste élevée. La Banque mondiale estime qu’elle demeure autour de 40,1% selon la mesure utilisée dans son dernier cadrage macroéconomique. Un choc sur les prix alimentaires ou énergétiques touche d’abord les ménages modestes.
- Quelles stratégies le Bénin doit-il adopter dans ce contexte ?
La première stratégie est énergétique. Le Bénin doit accélérer sa souveraineté énergétique : solaire, stockage, interconnexions régionales, efficacité énergétique, sécurisation du gaz, et réflexion de long terme sur les technologies avancées, y compris les SMR ou les réacteurs intermédiaires. Le message est simple : moins un pays dépend des carburants importés, plus il résiste aux crises géopolitiques.
La deuxième stratégie est alimentaire. Il faut produire, stocker et transformer davantage localement. Cela suppose des chaînes du froid, des plateformes agricoles numériques, des réserves alimentaires stratégiques et une agro-industrie capable de réduire la dépendance aux importations.
La troisième stratégie est logistique. Le Port de Cotonou doit devenir plus qu’un port de transit : un hub de transformation, de stockage, de certification, de logistique froide et de services régionaux. Plus le Bénin crée de valeur autour des flux commerciaux, moins il subit passivement les chocs du commerce mondial.
La quatrième stratégie est budgétaire. Il faut préserver des marges de manœuvre : éviter les subventions généralisées coûteuses, privilégier les soutiens ciblés aux ménages vulnérables et aux secteurs stratégiques, et continuer la mobilisation des recettes domestiques.
La cinquième stratégie est diplomatique. Le Bénin doit diversifier ses partenariats : Europe, pays du Golfe, Chine, Inde, institutions africaines, Banque mondiale, BAD. Dans un monde fragmenté, la diplomatie économique devient une assurance contre les chocs.
Pour le Bénin, la bonne réponse n’est donc pas seulement conjoncturelle. Elle est structurelle : produire plus localement, importer moins ce qui est stratégique, sécuriser l’énergie, transformer davantage, protéger les plus vulnérables et bâtir une diplomatie économique plus agile.
La crise au Moyen-Orient rappelle une vérité fondamentale : la souveraineté économique d’un pays se mesure à sa capacité à absorber les chocs qu’il ne contrôle pas.
- Conclusion : Avez-vous un mot de la fin ? Un appel à son Excellence le Président Romuald Wadagni ?
Je voudrais d’abord lui adresser mes sincères félicitations pour son élection à la magistrature suprême. Je formule le vœu que Dieu lui accorde la sagesse, la force, la santé pour accomplir cette mission exigeante, au service du peuple béninois et de l’avenir de notre nation.
Monsieur le Président, vous entrez en fonction à un moment singulier de notre histoire. Vous recevez un mandat rare : celui de la confiance d’un peuple à une période charnière, où les acquis sont réels, mais où les attentes sont immenses. Vous héritez d’un pays plus stable, d’une économie plus crédible, d’institutions renforcées et d’une visibilité internationale que le Bénin a patiemment consolidées au cours de la dernière décennie — et vous avez vous-même contribué à cette trajectoire.
Mais l’histoire des nations nous enseigne qu’il ne suffit pas de préserver les acquis ; il faut savoir les transformer en destin collectif.
Vous disposez aujourd’hui d’atouts exceptionnels : une légitimité politique forte, une crédibilité économique reconnue, une jeunesse dynamique, une position géographique stratégique et, surtout, une fenêtre d’opportunité que peu de dirigeants africains ont eu le privilège de trouver à leur arrivée au pouvoir. Cette conjonction est rare. Elle appelle une vision, du courage et une ambition à la hauteur de l’histoire.
Le Bénin peut viser beaucoup plus haut.
Il peut devenir une puissance économique intelligente, capable de transformer ses ressources plutôt que de les exporter brutes. Il peut devenir un pays énergétiquement plus souverain, préparé aux défis industriels et technologiques du XXIe siècle. Il peut bâtir une économie industriellement agile, fondée sur l’innovation, la logistique, le numérique et la valeur ajoutée. Il peut surtout devenir une nation socialement inclusive et scientifiquement outillée, où la croissance se traduit en opportunités, en emplois, en savoirs et en dignité pour tous.
L’Afrique de l’Ouest a besoin d’exemples. Elle a besoin de pays qui démontrent que la bonne gouvernance ne conduit pas seulement à la stabilité, mais peut aussi mener à la transformation structurelle, à la souveraineté économique et à la prospérité durable.
Le Bénin peut être ce pays.
Monsieur le Président, l’histoire jugera moins ce que vous aurez administré que ce que vous aurez osé bâtir. Elle retiendra votre capacité à faire de cette phase de consolidation une nouvelle étape de transformation nationale.
Ce moment est important pour le Bénin.
Ce moment peut être celui d’un nouveau cap.
Et ce moment peut être le vôtre.
Merci Professeur AZOMAHOU
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