E-learning et la connexion internet au Bénin: et si un tarif préférentiel « étudiant » était la solution ?
Le Bénin veut franchir un nouveau cap dans la modernisation de son système éducatif par l’introduction du télé-enseignement. Mais cette ambition est confrontée à l’accès à la connexion qui reste relativement par rapport au niveau de vie plus grand nombre de béninois.

Le Conseil des ministres du 1er juillet 2026 a précisément acté le démarrage du télé-enseignement dès la rentrée 2026-2027 dans les quatre universités publiques du pays, avec notamment le développement de la plateforme nationale « etudiant.bj », l’aménagement d’espaces dédiés et de studios de télé-enseignement ainsi que la mise en place de dispositifs d’accompagnement pédagogique et audiovisuel.
Le projet est ambitieux et, sur le papier, difficilement contestable : faire du télé-enseignement un outil durable de l’enseignement supérieur, élargir l’accès aux contenus pédagogiques et permettre aux étudiants, quelle que soit leur localisation, de bénéficier d’une offre de formation de qualité.
L’ambition est donc claire. Mais une question beaucoup plus terre à terre risque de déterminer le succès ou l’échec de cette révolution annoncée : combien coûtera, chaque mois, la connexion nécessaire pour suivre les cours ?
Depuis août 2026, les trois opérateurs mobiles ont fait disparaître de leurs offres les forfaits présentés comme illimités à 5 000 et 10 000 FCFA. Le premier palier des offres dites illimitées est désormais situé autour de 15 000 FCFA. Chez MTN, l’offre commence à 15 100 FCFA pour 20 Go avant réduction du débit ; chez Moov Africa, le premier palier affiché est également de 15 000 FCFA environ ; Celtiis propose de son côté une offre à 15 000 FCFA avec 24,40 Go avant réduction de débit.
Il faut cependant apporter une précision importante. L’ARCEP a contesté l’idée selon laquelle les offres à 5 000 FCFA auraient purement et simplement disparu. Le régulateur explique que ces offres existent toujours dans les catalogues, mais que les avantages supplémentaires associés à l’« illimité » commencent désormais à partir de 15 000 FCFA.
L’ARCEP rappelle également que l’« illimité » est, commercialement, une offre avec un volume initial, suivie d’une connexion à débit dégradé après épuisement de ce volume.
Cette nuance réglementaire ne règle pourtant pas le problème politique. Car pour l’étudiant, la question n’est pas de savoir si le forfait à 5 000 FCFA existe encore dans un catalogue. La question est de savoir combien il doit effectivement dépenser pour disposer d’une connexion suffisamment confortable pour regarder des cours, télécharger des documents, participer à des classes virtuelles et rester connecté à sa plateforme universitaire.
Le paradoxe de l’université numérique
Le gouvernement veut réduire les contraintes géographiques grâce au numérique. Très bien. Mais le numérique n’abolit pas les inégalités : il peut aussi les déplacer.
L’étudiant qui dispose d’une connexion permanente, d’un ordinateur et d’un environnement de travail adapté entrera dans le télé-enseignement avec une longueur d’avance.
Celui qui dépend d’un téléphone, achète ses données au jour le jour et doit arbitrer entre connexion, transport, alimentation et autres dépenses essentielles ne vivra pas la même expérience universitaire.
C’est là que le projet d’e-learning risque de rencontrer son premier obstacle, non pas technologique mais social.
Le gouvernement a lui-même inscrit l’accès équitable à un enseignement d’excellence parmi les objectifs du télé-enseignement. Or l’accès équitable à un cours en ligne suppose nécessairement un accès raisonnablement abordable à Internet.
La qquestion du coût de la connexion d’internet se pose donc et le pouvoir public doit y penser sinon, l’université numérique risque de devenir une université à deux vitesses : celle des étudiants connectés et celle de ceux qui doivent économiser leur connexion pour pouvoir suivre leurs cours.
Le problème ne peut pas être renvoyé aux opérateurs. Il serait trop facile de faire des opérateurs GSM les seuls responsables de cette contradiction. Ce sont des entreprises qui évoluent dans un marché réglementé et qui définissent leurs offres commerciales dans le cadre fixé par le régulateur.
L’ARCEP affirme d’ailleurs que les nouveaux catalogues sont conformes à la réglementation en vigueur et que les opérateurs disposent d’une marge dans leur stratégie commerciale.
Mais cette réalité ne dispense pas l’État de regarder le problème en face. Lorsqu’un gouvernement décide de faire du numérique un instrument majeur de sa politique éducative, il ne peut considérer le coût de la connexion comme une variable extérieure à sa politique.
L’accès à Internet devient alors une infrastructure pédagogique au même titre qu’un amphithéâtre, une bibliothèque ou un laboratoire. C’est précisément ici qu’une réflexion devrait s’ouvrir entre l’État, l’ARCEP et les opérateurs.
Pourquoi ne pas créer un tarif étudiant ?
Le Bénin pourrait explorer une solution beaucoup plus cohérente avec son ambition: un véritable forfait éducatif national.
Il ne s’agirait pas nécessairement de demander aux opérateurs de vendre à perte. Il pourrait être question d’un mécanisme négocié permettant aux étudiants régulièrement inscrits dans les universités publiques d’accéder à une enveloppe mensuelle dédiée à l’enseignement numérique à un tarif préférentiel.
L’État pourrait également envisager des accords avec les opérateurs pour que les plateformes universitaires et certains contenus pédagogiques ne consomment pas, ou consomment très peu, le volume de données des étudiants.
C’est ce type d’innovation qu’exige une politique publique cohérente. Si l’État investit dans la plateforme et les studios, mais laisse entièrement à la charge de l’étudiant le coût de la connexion, il risque de construire une magnifique autoroute numérique dont une partie des étudiants n’aura pas les moyens de payer le péage.
Le véritable test du « Bénin numérique »
Cette question dépasse largement les quatre universités concernées. Le gouvernement affiche une ambition plus vaste: faire progressivement du télé-enseignement une composante du système éducatif national. Dans le même temps, il veut inscrire le Bénin parmi les pôles numériques de référence de la sous-région.
Ces deux ambitions sont compatibles. Mais elles imposent une exigence : l’accessibilité.
Le numérique ne doit pas seulement être disponible. Il doit être utilisable.
Un étudiant qui possède théoriquement une plateforme de télé-enseignement mais qui ne peut pas se connecter suffisamment longtemps n’a pas réellement accès à cette innovation. De même, une famille qui doit choisir entre nourrir ses enfants et financer leur connexion ne peut être considérée comme pleinement intégrée à la transformation numérique.
La question qui se pose désormais au gouvernement est donc simple : veut-il seulement numériser l’enseignement supérieur ou veut-il réellement démocratiser l’accès à l’enseignement numérique ?
La différence est considérable. Une politique éducative ne peut ignorer le portefeuille des familles. Le gouvernement a déjà pris d’autres mesures destinées à améliorer les conditions de la rentrée 2026-2027. Parmi elles figure notamment la gratuité de la scolarité dans l’enseignement secondaire général et technique public pour les filles, ainsi qu’une enveloppe consistance pour élargir le programme cantine scolaire.
Ces efforts montrent une volonté réelle d’agir sur les conditions matérielles de l’éducation. Mais l’entrée massive du numérique dans le système éducatif crée une nouvelle dépense invisible: la data. Et cette dépense pourrait devenir l’un des principaux déterminants de la réussite du télé-enseignement.
Le Bénin aurait donc intérêt à ne pas attendre que les premiers bilans de l’année académique révèlent les difficultés. La réussite du projet se prépare maintenant, par une politique tarifaire adaptée, des partenariats avec les opérateurs, des points d’accès gratuits ou subventionnés sur les campus et, pourquoi pas, des mécanismes d’accompagnement des étudiants les plus vulnérables.
Le paradoxe serait autrement cruel : construire des studios ultramodernes pour diffuser les cours à distance et découvrir ensuite que les étudiants n’ont pas suffisamment de données pour les regarder.
Le Bénin a fait le choix de l’université numérique. Il lui reste maintenant à faire en sorte que cette université ne soit pas réservée à ceux qui ont les moyens de payer la connexion.
C’est à cette condition que le télé-enseignement pourra être autre chose qu’une prouesse technologique : un véritable outil de démocratisation du savoir.
Le régime actuel tout comme celui qui l’a précédé n’est pas dans l’improvisation. Ils ont démontré à maintes reprises que toutes les décisions sont suffisamment muries avant leur mises en œuvre. La volonté de faire du Bénin un carrefour numérique n’est donc pas juste une promesse en l’air et que le gouvernement est bien conscient de la place de la connexion à haut débit, accessible et à moindre coût dans cette ambition.




Commentaires
Les commentaires se chargent lorsque vous arrivez ici.