Bénin : la relocalisation de Dantokpa vers Tokpa Yôyô rattrapée par la réalité du terrain

Lancé depuis 2018, le projet de relocalisation de Dantokpa vers Tokpa Yôyô semble désormais révéler une faille majeure de conception. Selon la DG de l’Anagem, 1 400 places ont été prévues alors que près de 4 000 marchands sont actifs dans les secteurs concernés. Entre sous-locataires oubliés, reports successifs, résistances économiques et attachement spirituel au site historique, l’extension annoncée par l’ANaGeM relance les interrogations sur la méthode choisie pour moderniser le plus grand marché du Bénin.

Paul Arnaud DEGUENON
Paul Arnaud DEGUENONVoir tous ses articles
Publié le à · Mis à jour le
Politique
4 587vues
Bénin : la relocalisation de Dantokpa vers Tokpa Yôyô rattrapée par la réalité du terrain
Publicité
10 min de lecture
Google NewsCommenter

L’Agence nationale de gestion des marchés (ANaGeM) a annoncé en juin 2026 le lancement d’une extension du site Tokpa Yôyô, galerie marchande construite pour accueillir une partie des commerçants du marché Dantokpa de Cotonou, après avoir reconnu que les 1 400 places disponibles ne suffisent pas à absorber les quelque 4 000 marchands actifs dans les quatre secteurs concernés.

La directrice générale de l’ANaGeM, Eunice Loisel Kiniffo, a déclaré devant la presse que les capacités initiales « ne pouvaient pas permettre d’accueillir les 4 000 marchands de Dantokpa qui opèrent dans ce secteur d’activité ». Tokpa Yôyô – anciennement Pôle commercial Mathieu Kérékou, rebaptisé en mars 2026 sur décision du chef de l’État – est situé sur l’esplanade du stade Général Mathieu Kérékou à Kouhounou, dans le nord de Cotonou. Il comprend 441 boutiques et 1 013 stands, destinés aux activités non alimentaires : textile, maroquinerie, cosmétique et bijouterie.

2018-2025 : sept ans d’annonces avant les premiers piquets

Le projet de relocalisation de Dantokpa remonte à 2018. Le président Patrice Talon l’avait annoncé dans le cadre d’un programme de modernisation des marchés visant la construction de 35 marchés modernes sur l’ensemble du territoire national. Dantokpa, présenté comme « le plus grand marché d’Afrique de l’Ouest », devait être le fleuron de cette transformation.

Sur le papier, le projet était ambitieux et structuré. Deux sites devaient absorber les 33 secteurs d’activités et les quelque 20 000 personnes qui vivent du marché. Le Pôle commercial Mathieu Kérékou – rebaptisé Tokpa Yôyô en mars 2026 sur décision du chef de l’État pour « garder l’esprit de Tokpa » – était destiné aux activités non alimentaires de proximité : textile, maroquinerie, cosmétique, bijouterie. Situé sur l’esplanade du stade de l’Amitié à Kourounou, il devait accueillir 441 boutiques, 1 013 stands et 70 restaurants. Le Pôle agroalimentaire du Grand Nokoué – rebaptisé Tokpa Daho – était quant à lui destiné aux grossistes alimentaires, sur un site de 168 hectares à Akassato, commune d’Abomey-Calavi, à 1,5 km de la Route nationale inter-États numéro 2.

De 2018 à 2024, le projet avance, mais à un rythme qui préoccupe les observateurs. Les marchés de détail progressent – 15 en 2025, puis 21 achevés sur 35 prévus à l’horizon mars 2026 – mais le volet Dantokpa, le plus difficile, le plus symbolique, le plus politiquement exposé, accumule les retards non officiellement communiqués. C’est le 8 septembre 2025 qu’ANaGeM dévoile enfin le chronogramme précis. A partir du 5 janvier 2026, sur dix jours, l’ensemble des marchands de Dantokpa doit déménager. Tous secteurs confondus, alimentaires et non alimentaires. Une promesse de campagne de Talon transformée en calendrier d’exécution.

Les consultations débutent le 8 septembre avec les commerçants des secteurs destinés à Tokpa Yôyô. L’ambiance, selon des témoignages recueillis par plusieurs médias, est mélangée. Des marchands enthousiastes à l’idée de quitter un site où « on pisse un peu partout » et où « tu ne peux même pas respirer » cohabitent avec des commerçantes qui s’interrogent sur leur sort : seront-elles retenues parmi les attributaires ? Sur quels critères ?

La réponse à cette question est au cœur du problème structurel du projet. ANaGeM travaille à partir des livres de la SOGEMA, l’ancienne société de gestion du marché Dantokpa, liquidée après des années de dysfonctionnements. Or, ces livres ne recensent que les marchands qui ont signé un contrat direct avec la SOGEMA. Ils n’incluent pas les sous-locataires – c’est-à-dire les commerçants qui ont loué leur place auprès d’un occupant officiel, pratique largement répandue à Dantokpa. Ce sont des milliers de femmes, en majorité, qui exercent leur activité quotidiennement sans avoir jamais eu de lien contractuel direct avec l’État.

2026 et la révélation de l’impasse

Le 5 janvier 2026 arrive enfin. Un tour au centre ville et le constat est que l’ambiance à Dantokpa est ordinaire. Les cambistes sont à leur poste. Les embouteillages sont là. Les marchands vendent. Le déménagement n’a pas commencé. L’ANaGeM ne communique pas sur ce non-événement. Pas de communiqué de report. Le calendrier initial disparaît discrètement. Il faudra attendre une nouvelle conférence de presse le 27 mars 2026 pour obtenir un nouveau calendrier officiel. Cette fois-ci, le déménagement est annoncé du 13 avril au 2 mai, et l’ouverture de Tokpa Yôyô est fixé au 9 mai tandis que celle de Tokpa Daho est donnée pour le 16 mai.

Entre-temps, la DG Kiniffo laisse filtrer une phrase révélatrice le 3 février : « Le chef de l’État nous a dit de laisser les dames vendre calmement pendant cette période de fête et après, elles vont déménager tout doucement. » Le déménagement d’un marché de 20 000 personnes, annoncé sur dix jours en janvier, se transforme progressivement en processus de longue haleine.

Le 28 mars 2026, la liste provisoire des marchands présélectionnés pour Tokpa Yôyô est affichée et le résultat est brutal dans sa clarté. Environ 2 000 marchands ont été recensés comme locataires enregistrés dans les quatre secteurs concernés – bijouterie, cosmétique, maroquinerie, textile. La capacité du site est, rappelons-le, de 1 300 à 1 400 places.

Ce chiffre de 2 000 marchands enregistrés est lui-même une sous-estimation. Les 4 000 marchands évoqués par la DG Kiniffo en juin 2026 correspondent à la réalité du terrain car les personnes qui exercent effectivement une activité commerciale dans ces quatre secteurs à Dantokpa, incluent les sous-locataires et les occupants informels. L’écart entre les 1 400 places construites et les 4 000 opérateurs réels n’est pas une surprise de dernière minute. Il était visible depuis le début pour quiconque avait mis les pieds dans le marché.

Le 1er avril 2026 – date symboliquement malheureuse pour une telle annonce – l’ANaGeM publie un communiqué indiquant le report du processus d’attribution des places. L’agence évoque un « réajustement du dispositif » sans en préciser les motifs. Mais les motifs sont pourtant connus car des centaines de commerçantes crient sur tous les réseaux qu’elles n’ont pas trouvé de place. Ce sont « essentiellement des sous-locataires qui ne traitent pas directement avec la SOGEMA », précise L’Événement Précis. Un recensement d’urgence des sous-locataires est lancé du 2 au 6 avril pour tenter de les intégrer dans le dispositif.

Le nœud du problème : une logique administrative déconnectée du réel

Comment a-t-on pu construire 1 400 places pour une population marchande de 4 000 ? La réponse tient à la conception même du projet. Le gouvernement avait conçu la capacité d’accueil à partir de la base de données SOGEMA, qui recensait les locataires en titre. Cette base ne reflétait pas la réalité de Dantokpa, marché à forte informalité interne, où la sous-location est la norme plutôt que l’exception.

Ce n’est pas un problème propre au Bénin. Le phénomène est connu dans tous les grands marchés d’Afrique de l’Ouest où les données officielles de gestion sous-estiment systématiquement la population réelle d’un marché, parce que les registres administratifs ne captent que les titulaires de droits formels, pas les usagers effectifs. À Dantokpa, ce différentiel entre les 2 000 locataires officiels et les 4 000 opérateurs réels est particulièrement large, en raison de la longue période de gestion défaillante par la SOGEMA.

Le recensement des sous-locataires lancé en avril 2026 – c’est-à-dire après la construction du site, après la fixation de la capacité d’accueil, après l’affichage des premières listes – confirme que la question aurait dû être posée au début, pas à la fin.

La dimension spirituelle : le dieu Dan et la résistance des marchandes

La résistance au déménagement n’est pas uniquement économique ou politique. Elle est aussi profondément spirituelle. De nombreuses marchandes refusaient de quitter Dantokpa pour des raisons liées à la croyance que le marché est protégé par une divinité : Dan, le dieu-serpent du panthéon vodun, dont le nom figure précisément dans celui du marché. Dantokpa signifie en fon « à côté du lac de Dan » ou « l’endroit du marché de Dan ». Cette divinité est réputée veiller sur l’espace commercial, attirer les clients et garantir la prospérité des marchandes.

Quitter Dantokpa, c’est donc, pour une partie non négligeable des commerçantes, quitter la protection de Dan. Pour ces commerçantes, le marché n’est pas une simple infrastructure commerciale que l’on déplace. C’est un territoire chargé de sens, de mémoire et de protection. L’ANaGeM, dans ses concertations, n’a d’ailleurs pas ignoré ces dimensions. Mais sa réponse – l’organisation de consultations et le choix de noms évocateurs comme « Tokpa Yôyô » (que l’on peut traduire par « Tokpa Nouveau » ou « Tokpa Neuf ») – relève d’une stratégie de communication autour d’un symbole, pas d’une prise en compte réelle de ce que représente la rupture avec le site historique.

Des voix qui avaient dit non – et que le projet a ignorées

La contradiction entre les 1 400 places construites et les 4 000 marchands de terrain n’est pas la seule impasse que les opposants au projet avaient tenté de signaler. Depuis 2024, plusieurs personnalités politiques et de la société civile avaient exprimé publiquement leur opposition, non seulement aux modalités de la relocalisation, mais à son opportunité même.

La plus connue est Célestine Zanou, ancienne directrice de cabinet du général Mathieu Kérékou. Dans une tribune publiée en juin 2024 et largement reprise, elle a qualifié le projet de « funeste » et affirmé dans une formule devenue référence dans le débat public : « Dantokpa doit rester là où il est. » Elle ne contestait pas la nécessité d’améliorer les conditions de travail dans le marché. Elle contestait la logique de destruction et de délocalisation. « Détruire ce marché Dantokpa, c’est faire le choix conscient de nous amputer de nos bras et de nos jambes », écrit-elle. Et plus loin d’affirmer qu’ « il y a des gouvernants qui confondent le développement à la satisfaction des désirs personnels, à la concrétisation des envies d’un homme au détriment de la prise en compte de l’Homme dans sa globalité et du peuple dans ses aspirations sincères et réalistes. »

Zanou proposait une alternative précise, celle de moderniser Dantokpa sur son site actuel, en l’équipant d’« infrastructures adéquates pour une exploitation judicieuse », à l’image de ce que d’autres pays d’Afrique de l’Ouest ont fait pour leurs grands marchés. Elle invitait les Béninois à ne pas se taire car disait-elle, « se taire face à ce projet funeste, c’est accepter de n’exister ni physiquement, ni mentalement, ni émotionnellement. »

Cette critique trouvait un écho particulier dans le fait que le pôle commercial de relocalisation portait jusqu’en mars 2026 le nom du général Kérékou – père fondateur du renouveau démocratique béninois et figure tutélaire à laquelle Zanou avait consacré une partie de sa vie politique. L’idée que l’ancienne résidence de Kérékou avait été rasée pour faire place à un jardin, et que Dantokpa – marché vieux de plus d’un siècle – subissait le même sort, a donné à la tribune de Zanou une dimension mémorielle qui dépasse la seule question commerciale.

En relisant les critiques formulées depuis 2024, on mesure leur pertinence a posteriori. Il n’était pas établi que délocaliser était préférable à moderniser. Le gouvernement n’avait jamais présenté d’étude comparative sérieuse et publique entre les deux options – réhabilitation in situ ou construction ex situ. Il a présenté la relocalisation comme une évidence, sans jamais répondre au fond de l’argument selon lequel Dantokpa aurait pu être transformé sur son site, comme l’avaient été d’autres grands marchés de la sous-région.

Au-delà donc du calendrier de l’extension annoncée, le dossier Tokpa Yôyô met désormais l’ANaGeM face à un double impératif : celui d’achever les aménagements promis et apporter des réponses concrètes aux commerçants encore sans solution. La réussite de cette relocalisation dépendra moins des annonces que de la capacité des autorités à concilier modernisation des infrastructures, continuité des activités marchandes et prise en compte des réalités sociales qui font de Dantokpa un espace commercial à part dans l’économie béninoise.

Articles liés

Commentaires

Les commentaires se chargent lorsque vous arrivez ici.

Merci pour votre lecture — publicité
© 2026 BENIN WEB TV