Bénin : en huit jours, Romuald Wadagni parle aux quatre régimes militaires de la sous-région
En multipliant les visites à Niamey, Ouagadougou, Bamako et Bissau dès les premières semaines de son mandat, Romuald Wadagni imprime une inflexion nette à la diplomatie béninoise. Loin de la ligne de confrontation observée sous Patrice Talon, le nouveau président replace Cotonou dans une posture de dialogue avec les régimes militaires ouest-africains, au nom d’intérêts économiques, sécuritaires et régionaux.

En moins de trois semaines à la tête de l’État, le président béninois Romuald Wadagni a fait de l’Afrique de l’Ouest sa première destination diplomatique, et de quatre capitales dirigées par des militaires un axe central de cette séquence. Niamey, Ouagadougou, Bamako et Bissau ont figuré au programme d’une double tournée engagée début juin, aux côtés de partenaires civils comme le Nigeria, le Togo, la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Le choix tranche avec la fin de mandat de son prédécesseur Patrice Talon, marquée par une confrontation ouverte avec les juntes sahéliennes voisines.
Investi le 24 mai 2026, M. Wadagni a d’abord parcouru, dans la semaine du 1er juin, le Nigeria, le Niger, le Burkina Faso, le Togo et la Côte d’Ivoire. Le 9 juin, il a entamé une seconde série de visites au Sénégal puis au Mali, où il a été reçu à Bamako par le chef de la transition, le général Assimi Goïta, avant une dernière étape en Guinée-Bissau. La présidence béninoise présente ces déplacements comme une tournée auprès des États membres de l’UEMOA, partageant avec le Bénin une même monnaie et une même banque centrale, autour de la coopération économique, de la solidarité régionale et des questions de sécurité.
Le fait saillant n’est pas le rythme, soutenu, ni le format, classique pour une prise de fonction. Il tient à la nature des interlocuteurs. Sur la dizaine d’étapes couvertes, quatre concernent des pouvoirs issus de coups d’État : les trois États de l’Alliance des États du Sahel (AES), aujourd’hui érigée en confédération après leur départ de la Cédéao, et la Guinée-Bissau, où le général Horta N’Tam dirige une transition d’un an depuis le putsch du 26 novembre 2025. Selon les analystes, ces rencontres augurent d’une décrispation des relations très tendues entre Cotonou et les régimes militaires de l’AES.
La rupture avec la séquence Talon
La portée du geste se mesure à l’aune de la crise qui a opposé le Bénin au Niger sous la précédente présidence. Après le coup d’État du 26 juillet 2023 contre Mohamed Bazoum, Cotonou avait appliqué les sanctions de la Cédéao et fermé sa frontière. La levée de ces sanctions n’a pas suffi à normaliser la relation : Niamey a maintenu sa frontière close, accusant le Bénin d’abriter des bases étrangères destinées à le déstabiliser, ce que Cotonou a démenti.
Le différend a culminé autour du pipeline reliant les champs d’Agadem, au Niger, au terminal de Sèmè-Kpodji, sur la côte béninoise. Long de près de 2 000 kilomètres dont environ 675 sur le territoire béninois, l’ouvrage représente un investissement de l’ordre de six milliards de dollars et une capacité visée pouvant atteindre 90 000 barils par jour, soit, selon des estimations de la Banque mondiale citées par plusieurs médias, jusqu’à 12,36 milliards d’euros de recettes potentielles pour Niamey. En mai 2024, M. Talon avait bloqué l’embarquement du brut nigérien tant que la frontière resterait fermée. En juin 2024, l’arrestation par les autorités béninoises de cinq ressortissants nigériens, poursuivis pour atteinte à la sûreté de l’État, avait porté la tension à son comble et conduit Niamey à étudier des voies d’évacuation alternatives.
C’est cette dynamique d’affrontement que la nouvelle présidence cherche à refermer. Ancien ministre de l’Économie et des Finances de 2016 à 2026, technocrate sans étiquette partisane, M. Wadagni aborde le dossier régional avec une grammaire différente de celle de M. Talon, qui mêlait fermeté souverainiste et logique de réciprocité. Le Mali, représenté à l’investiture béninoise par son chef de la diplomatie Abdoulaye Diop, avait alors posé comme condition une relation fondée sur le respect de la souveraineté des États, formule récurrente des autorités de l’AES.
Une logique économique avant tout et l’impératif sécuritaire au nord
Derrière le symbole, l’intérêt béninois est tangible. Le port de Cotonou constitue l’un des principaux accès maritimes vers l’hinterland sahélien, pour des pays enclavés confrontés à des coûts de transport élevés et à des aléas logistiques. Pour Bamako, dont les corridors privilégiés passent par Dakar, Abidjan, San Pedro ou Lomé, la façade béninoise offre une diversification possible plutôt qu’une substitution immédiate, analyse l’agence APAnews, qui qualifie le mouvement de rapprochement pragmatique.
Pour Cotonou, la relance du transit, qu’il s’agisse de marchandises ou, à terme, du brut nigérien, conditionne la rentabilité d’infrastructures lourdes financées en partie sur fonds publics. La séquence diplomatique s’inscrit ainsi dans un calcul économique assumé, cohérent avec le profil financier du chef de l’État et avec le maintien du Bénin dans l’espace monétaire ouest-africain. Le cadrage par l’UEMOA, et non par la seule géographie sahélienne, permet d’ailleurs de présenter les étapes auprès des juntes comme un volet d’une tournée plus large, sans en faire un alignement politique.
Le second moteur est sécuritaire. Le nord du Bénin subit depuis plusieurs années la pression de groupes armés opérant depuis les zones frontalières du Burkina Faso et du Niger. Les parcs de la Pendjari et du W ont été le théâtre d’attaques meurtrières, et la coupure du dialogue avec les pouvoirs de Ouagadougou et de Niamey privait Cotonou de canaux de coopération en matière de renseignement et de surveillance des frontières.
Le rétablissement d’un contact direct avec les capitales de l’AES répond à cette contrainte. Les deux parties ne partagent pas la même lecture de la crise sahélienne, mais elles font face à une menace commune dont la circulation ignore les ruptures diplomatiques. Une coopération sur le renseignement, la lutte contre les trafics et la sécurisation des zones frontalières figure parmi les pistes ouvertes par ces échanges, sans qu’aucun dispositif concret n’ait été rendu public à ce stade.
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