Bénin : après dix ans de recul, Romuald Wadagni remet la Communication au gouvernement
Romuald Wadagni a rétabli dans son premier gouvernement un ministère de la Communication en charge des Médias, supprimé par Patrice Talon en 2021. Au-delà d’un simple réaménagement administratif, cette décision apparaît comme un signal politique fort dans un pays où la liberté de la presse a fortement reculé ces dix dernières années, sous l’effet des suspensions de médias, des poursuites contre des journalistes et du rôle controversé de la HAAC.

En mai 2021, lors de la formation de son second gouvernement, Patrice Talon avait supprimé le ministère de la Communication et de la Poste, emportant avec lui son titulaire Alain Orounla, alors porte-parole du gouvernement. Romuald Wadagni le rétablit dès son premier décret, le 24 mai 2026, en nommant Aurélie Adam Soulé Zoumarou à la tête d’un ministère de la Communication en charge des Médias. Ce rétablissement n’est pas une simple réorganisation administrative. C’est un désaveu implicite d’une doctrine médiatique qui a accompagné dix ans de recul de la liberté de la presse au Bénin.
La justification que Talon avait avancée en 2021 mérite d’être rappelée dans toute sa précision. Le chef de l’État avait expliqué sa décision par la nécessité de « séparer la propagande gouvernementale de la gestion des médias ». Pour lui, le ministère de la Communication se trouvait être « un canal de propagande du gouvernement avec le poste de porte-parole ». Il avait donc décidé de confier le porte-parolat au Secrétaire général adjoint du gouvernement — poste créé sur mesure pour Léandre Houngbédji, journaliste politique et ancien directeur de la communication de la présidence depuis 2016 — et de transférer la tutelle des médias à la HAAC. Les missions restantes du ministère ont été réparties entre le ministère de l’Économie numérique et de la Digitalisation et le ministère des Finances.
Sur le papier, l’argument de Talon était presque libéral : séparer la communication politique de l’État de la régulation des médias pour rendre cette dernière plus indépendante. Dans les faits, il avait produit l’effet inverse — et les chiffres en témoignent.
Un recul documenté de 35 places en moins de dix ans
À l’arrivée de Talon au pouvoir en 2016, le Bénin était un exemple en matière de liberté de la presse en Afrique de l’Ouest. Le pays occupait la 78e place au classement mondial de RSF. Dix ans plus tard, au terme de son second mandat, il avait perdu 35 places, selon les données de RSF et Paradigm Initiative. Ce recul est le plus important enregistré par un pays d’Afrique subsaharienne sur cette période.
La chronologie des atteintes est précise. Dès le 28 novembre 2016, la HAAC suspendait quatre médias — E-Télé, Sikka TV, Eden TV et Soleil FM — en dehors de tout cadre procédural transparent, selon la Fédération internationale des journalistes. En 2019, le journaliste Ignace Sossou de Bénin Web TV était condamné à 18 mois de prison ferme pour avoir relayé sur les réseaux sociaux des propos tenus par le procureur spécial de la CRIET lors d’un atelier de la CFI — une condamnation dénoncée par RSF comme emblématique de l’instrumentalisation du droit numérique contre la presse. En juillet 2020, la HAAC sommait les médias en ligne de cesser leurs activités sans avoir obtenu d’autorisation préalable — une mesure qualifiée de « censure » par RSF et Paradigm Initiative.
Depuis 2016, au moins cinq journalistes avaient été arrêtés, poursuivis et condamnés pour « harcèlement par le biais d’une communication électronique », selon le décompte établi par le politologue Oswald Padonou. Le gouvernement avait par ailleurs supprimé tous les contrats d’insertion publicitaire et l’aide de l’État à la presse privée, instaurée depuis l’époque de Mathieu Kérékou, asphyxiant financièrement les organes indépendants qui résistaient à la pression politique.
La HAAC : de régulateur à instrument
La suppression du ministère de la Communication en 2021 avait pour contrepartie le renforcement du rôle de la HAAC dans la gestion des médias. En théorie, cette dévolution à une autorité indépendante pouvait se lire comme un progrès. En pratique, la HAAC béninoise avait cessé d’être un régulateur indépendant pour devenir un instrument de contrôle du paysage médiatique.
La révision constitutionnelle de 2019 signée par Talon avait autorisé le renouvellement du mandat des membres de la HAAC — là où l’ancienne règle du mandat unique visait précisément à protéger leur indépendance vis-à-vis de l’exécutif qui les nommait. Comme le notait Jeune Afrique dès 2021, « l’institution est désormais encore plus vulnérable » sans que la loi organique ne lui accorde de nouveaux leviers de protection. En 2025, la HAAC avait suspendu six médias indépendants — deux journaux, trois sites d’information dont Bénin Web TV et un compte TikTok —, dans des décisions contestées par leurs directeurs de publication et dénoncées par Amnesty International, RSF et Internet sans frontières.
Paradoxalement, c’est donc la suppression du ministère de la Communication — présentée comme une garantie d’indépendance — qui avait laissé les médias béninois sans interlocuteur gouvernemental pour défendre leurs droits, et la HAAC sans contrepoids institutionnel pour équilibrer ses décisions les plus contestables.
Rétablir le ministère : une reconnaissance implicite de l’échec
En rétablissant le ministère de la Communication, Wadagni reconnaît implicitement que la doctrine Talon sur ce sujet a produit des résultats contraires à ceux qui étaient annoncés. Confier la gestion des médias à la HAAC sans ministère référent n’a pas renforcé l’indépendance de la presse — elle a simplement déplacé le point de contrôle tout en supprimant tout responsable politique identifiable et redevable.
Le nouveau ministère aura pour mission explicite de gérer la relation du gouvernement avec la presse, l’audiovisuel public et la régulation des médias. Aurélie Adam Soulé Zoumarou devient le premier membre d’un gouvernement béninois depuis 2021 à porter cette responsabilité en titre — et donc à pouvoir être interrogée publiquement sur les suspensions de médias, les conditions d’accréditation des journalistes et l’évolution du paysage audiovisuel.
Son premier chantier sera probablement la révision du Code du numérique, dont l’article 550 — qui criminalise la diffusion de « fausses informations » et le « harcèlement par voie électronique » avec des peines allant jusqu’à deux ans de prison — avait été utilisé contre au moins dix-sept journalistes et blogueurs depuis 2020, selon Amnesty International. RSF, Internet sans frontières et la MFWA réclament depuis mai 2025 une réforme profonde de ce dispositif.
Le test des actes
Rétablir un ministère de la Communication ne signifie pas rétablir la liberté de la presse. Adam Soulé Zoumarou prend ce portefeuille avec un bilan personnel qui mérite une lecture attentive : pendant neuf ans à la Communication numérique, elle n’a fait aucune déclaration publique lors des suspensions de médias, ni lors des condamnations de journalistes. Ce silence était logique quand la presse n’était pas dans son périmètre. Il le devient moins maintenant qu’elle en porte la responsabilité pleine.
Wadagni, dans son discours d’investiture, a mentionné son attachement à « l’état de droit et aux libertés fondamentales ». L’existence d’un ministère de la Communication dans son gouvernement est une condition nécessaire pour donner corps à cet engagement. Elle n’en est pas la condition suffisante. La presse béninoise, qui a appris sous Talon à distinguer les gestes symboliques des actes réels, attend la suite.
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