« Natasha Doll »: en Chine, la poupée noire anti-stress fait polémique

Baptisée Natasha, une petite poupée en caoutchouc censée aider à « évacuer le stress » est au cœur d’une polémique mondiale. En Chine, des internautes se filment par milliers en train de frapper, tordre ou brûler ce jouet à la peau noire, transformé en exutoire pour leurs pulsions, au point de déclencher une vague d’indignation bien au-delà des frontières du pays.

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Société
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« Natasha Doll »: en Chine, la poupée noire anti-stress fait polémique
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À l’origine, Natasha n’est qu’un gadget parmi d’autres, vendu quelques euros sur des plateformes de commerce en ligne chinoises. Présentée comme une figurine « anti-stress », la poupée, déclinée en plusieurs couleurs de peau, est décrite comme un jouet souple qu’on peut presser, malaxer ou étirer pour se détendre après une journée de travail.Mais très vite, son usage dépasse le simple geste de décompression. Sur les réseaux sociaux chinois, notamment Douyin, des vidéos montrent des utilisateurs qui la giflent, la piétinent, lui arrachent les yeux ou la plongent dans l’eau bouillante face caméra, souvent sur un ton présenté comme humoristique. La version noire du jouet est largement majoritaire dans ces séquences, où la poupée est parfois filmée tuméfiée, couverte de marques, avant d’être à nouveau malmenée.

La trend se répand par effet de mimétisme. Là où certains se contentent de presser la figurine dans leur main, d’autres surenchérissent en imaginant des mises en scène de plus en plus violentes pour attirer l’attention et accumuler les vues. Comme souvent sur ces plateformes, le principe du « challenge » encourage les internautes à repousser les limites du supportable, au point de transformer un jouet banal en symbole d’une violence assumée et performative.

Selon plusieurs médias, l’un des premiers contenus viraux à l’origine du phénomène met en scène un vlogger qui baptise la figurine « Natasha » et la présente comme sa « fille » avant de la maltraiter. Le prénom reste, et la « Natasha doll » devient rapidement une référence identifiable dans l’écosystème des vidéos chinoises. Au fil des jours, les séquences se multiplient : certains utilisateurs la tapent contre les murs, d’autres simulent des scènes de torture, armés de ciseaux ou de couteaux, dans une ambiance de divertissement assumé. Le hashtag associé à la poupée cumule des millions de vues, alimenté par des algorithmes qui valorisent les contenus les plus choquants.

Ce qui se joue là n’est plus uniquement de l’ordre de la plaisanterie privée. La figure de Natasha devient un personnage collectif, que chacun peut maltraiter « pour rire », en direct ou en différé, devant une audience potentiellement gigantesque. Ce glissement du gag à la mise en scène sadique, porté par la recherche de buzz, va servir de déclencheur aux réactions indignées qui émergent ensuite hors de Chine.

Un miroir du racisme anti-noir en Chine

Si la polémique enfle, c’est d’abord parce que la Natasha doll n’est pas n’importe quel objet. Dans la plupart des vidéos, c’est la version noire de la poupée qui est utilisée, alors même que le fabricant en propose aussi une version blanche. Le jouet représente un bébé noir, au visage enfantin, transformé en punching-ball à usage ludique. Pour de nombreux observateurs, la dimension raciale est impossible à ignorer. Des membres de la communauté noire à Hong Kong dénoncent une « déshumanisation des corps noirs » et une « atteinte grave à la dignité humaine », estimant que la poupée est conçue pour être battue, maltraitée, mutilée, et que le fait qu’elle soit noire n’est pas anodin.

Des militants afro-descendants, en Asie comme dans la diaspora, établissent un lien avec une histoire longue où les corps noirs ont été utilisés comme objets de divertissement, caricaturés, réduits à des figures grotesques ou anonymes. Pour eux, voir un bébé noir, même de caoutchouc, transformé en exutoire de stress ravive le souvenir des cabinets de curiosités, des caricatures coloniales ou d’une violence quotidienne banalisée contre les personnes noires. Certains commentateurs soulignent aussi que la version blanche de la poupée est moins utilisée dans ces vidéos, jugée « plus humaine » ou moins « drôle » à martyriser, ce qui renforce la lecture d’un rapport différencié à la souffrance selon la couleur de peau.

La question de la représentation des personnes noires en Chine n’est pas nouvelle. Ces dernières années, plusieurs scandales avaient déjà mis en lumière des publicités, des sketches télévisés ou des contenus en ligne utilisant des stéréotypes racistes, parfois sous couvert d’humour ou de méconnaissance. La Natasha doll s’inscrit dans ce contexte, où les populations afro-descendantes restent minoritaires et souvent invisibilisées dans l’espace public. Pour certains analystes, cette affaire fonctionne comme un révélateur : elle expose un imaginaire dans lequel le corps noir reste facilement ramené au rang d’objet, que l’on peut manipuler, frapper ou déformer sans se poser la question de ce que cela signifie. La poupée devient alors un symbole d’un racisme anti-noir plus profond, qui ne se réduit pas à quelques vidéos virales, mais touche aux représentations, à l’éducation, au rôle des médias et au manque de débats publics sur ces questions.

Cette indignation se propage particulièrement en Afrique et dans la diaspora, où les images suscitent un mélange de colère et de lassitude. Dans un contexte de coopération économique intense entre la Chine et le continent, certains s’interrogent sur la manière dont ces représentations coexistent avec les discours officiels de partenariat « gagnant-gagnant ». La relation sino-africaine, déjà traversée par des incompréhensions et des tensions autour du traitement des migrants africains en Chine, se voit ici parasitée par un nouvel épisode de mépris perçu à l’égard des corps noirs.

Le rôle des plateformes et des marketplaces

Face à la polémique, les plateformes de e‑commerce se retrouvent en première ligne. Selon plusieurs observations, certaines annonces de la Natasha doll ont été modifiées ou retirées, mais le jouet reste disponible via d’autres vendeurs et circuits de distribution en ligne. Les descriptions continuent d’insister sur le côté « amusant », « rebondissant » et « idéal pour soulager la pression », sans mentionner les controverses.

Les réseaux sociaux, eux, oscillent entre modération ponctuelle et laisser-faire. Certains contenus les plus extrêmes sont supprimés ou floutés après signalement, mais un grand nombre de vidéos restent en ligne, nourries par des recommandations automatiques qui favorisent les contenus suscitant de fortes réactions émotionnelles, qu’elles soient positives ou négatives.

Des appels au boycott du jouet se multiplient, non seulement à l’intérieur de la communauté noire à Hong Kong, mais aussi au sein de médias et de pages militantes en Afrique, en Europe et en Amérique. Des internautes exhortent les grandes marketplaces internationales à bannir ce produit de leurs catalogues, en rappelant que la monétisation d’un tel objet revient à tirer profit d’une mise en scène raciste de la violence.

La question de la responsabilité est posée : celle d’algorithmes qui favorisent la visibilité de contenus choquants, celle d’entreprises qui saisissent l’opportunité commerciale sans s’interroger sur la charge symbolique d’un bébé noir conçu comme défouloir.

Un symptôme d’une violence banalisée

Au-delà de la seule question du racisme, la trend Natasha interroge aussi la banalisation de la violence dans l’univers numérique. Voir un enfant – même sous la forme d’une poupée – frappé, brûlé ou démembré pour divertir, n’est pas anodin dans une société où les adolescents passent une grande partie de leur temps sur ces plateformes. Les spécialistes alertent sur l’effet de désensibilisation lié à la répétition de telles images et à leur présentation comme un simple « jeu ».

Dans le cas précis de Natasha, cette banalisation se double d’une dimension raciale : le corps violenté est noir, ce qui renvoie à des hiérarchies implicites de la souffrance et de l’empathie. Ce que l’on accepte de voir infligé à une poupée noire – dans le rire – en dit long sur ce que l’on tolère, consciemment ou non, lorsqu’il s’agit de personnes noires dans la réalité.

Transformée en exutoire pour des internautes en quête de sensations fortes, la poupée Natasha raconte ainsi une histoire qui dépasse largement le simple gadget anti-stress. Elle met en lumière un imaginaire où le corps noir, réduit à un objet de caoutchouc, peut être maltraité sans scrupule devant des millions de spectateurs. À l’heure où la Chine affirme vouloir bâtir avec l’Afrique un partenariat d’égal à égal, cette petite figurine souligne à quel point l’égalité ne se mesure pas seulement en investissements ou en contrats, mais aussi dans la manière dont on représente – ou non – l’humanité de l’autre.

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