Investiture de Wadagni : ce qu’il faut comprendre des déclarations du PM Nigérien Lamine Zeine
La présence du Premier ministre nigérien Ali Mahamane Lamine Zeine à l’investiture de Romuald Wadagni marque un signal fort de décrispation entre Cotonou et Niamey, après trois années de tensions diplomatiques et économiques. Sans acter une normalisation complète, cette délégation de haut niveau ouvre une possible « nouvelle voie » entre le Bénin et les pays de l’AES, avec le pipeline Niger-Bénin et la frontière terrestre comme premiers tests concrets.

Le Premier ministre du Niger, Ali Mahamane Lamine Zeine, a conduit dimanche 24 mai 2026 à Cotonou une délégation de haut niveau comprenant notamment le ministre de l’Intérieur et le général Toumba, figure centrale du coup d’État de juillet 2023, pour assister à l’investiture du président béninois Romuald Wadagni. Sa présence avait été chaleureusement applaudie au Palais des Congrès. À l’issue de la cérémonie, Lamine Zeine a déclaré à La Nouvelle Tribune : « Je vois que c’est une nouvelle voie qui s’ouvre. » Il a précisé que sa venue à Cotonou avait été explicitement approuvée par les dirigeants des pays de l’Alliance des États du Sahel, après que Romuald Wadagni aurait formulé des « gestes d’amitié et de fraternité » à leur endroit dans la période précédant son investiture.
Le Mali et le Burkina Faso étaient représentés par leurs ministres des Affaires étrangères respectifs. Le ministre burkinabé a chaleureusement salué l’épouse du nouveau président, Mme Wadagni est de nationalité franco-burkinabé, geste noté par plusieurs observateurs présents au Palais des Congrès. Le Nigeria, voisin de l’est, était représenté par son vice-président. Aucun des pays membres de l’AES n’avait envoyé de chef d’État, conformément au format général d’une cérémonie marquée par l’absence de tout chef d’État étranger.
La composition de la délégation nigérienne a surpris par son niveau. La présence du général Toumba, ministre de l’Intérieur du Niger et l’un des cerveaux du putsch de juillet 2023, à Cotonou, capitale du pays qui avait soutenu les sanctions de la CEDEAO et un possible recours à la force militaire contre Niamey, constitue en elle-même un signal de décrispation inédit. Lamine Zeine a évoqué la nécessité de travailler à l’amélioration des relations entre les peuples, estimant que les populations de la région ont « toujours été ensemble » au-delà des divisions institutionnelles, et a formulé l’espoir que les puissances extérieures « puissent laisser tranquille » les États de la région.
Dans son discours d’investiture, Wadagni avait évité toute référence à la CEDEAO ou à l’AES, se bornant à affirmer que « dans une sous-région confrontée aux périls terroristes, nous sommes condamnés à travailler ensemble ». Lamine Zeine a dit avoir interprété cette posture comme une « orientation stratégique favorable à un rapprochement ».
Trois ans de tensions accumulées depuis le coup d’État nigérien
La portée de cette présence ne peut se lire qu’à l’aune de la dégradation des relations entre les deux pays depuis juillet 2023. Cotonou s’était aligné sur la position de la CEDEAO favorable à une intervention militaire pour rétablir le président Mohamed Bazoum. Le Niger avait fermé sa frontière terrestre, accusant le Bénin d’abriter des bases militaires françaises utilisées à des fins de déstabilisation. En janvier 2026, les deux pays avaient procédé à des expulsions réciproques de diplomates.
La crise avait eu des conséquences économiques directes. Talon avait bloqué en mai 2024 l’embarquement du pétrole nigérien au port de Sèmè-Kpodji en représailles au maintien de la frontière fermée. Le pipeline de 1 980 kilomètres, construit par la CNPC pour 7 milliards de dollars, censé permettre au Niger d’exporter jusqu’à 90 000 barils par jour sur les marchés internationaux, s’était retrouvé au cœur du bras de fer. Les accords du 18 mai 2026, signés entre Niamey et la CNPC, ont depuis relancé la question du pipeline et du terminal de Sèmè. Pour le Niger comme pour le Bénin, la normalization de cet instrument économique constitue un intérêt partagé immédiat.
Avec le Mali et le Burkina Faso, membres de l’AES depuis janvier 2025, les tensions avaient été moins frontales mais nourrissaient une méfiance persistante. Les incursions djihadistes dans le nord du Bénin, dans la zone dite du « Point Triple » à la frontière des trois pays, avaient en outre révélé les limites d’une coopération sécuritaire qui n’existait plus en pratique.
Des questions non résolues au-delà du geste diplomatique
La présence sahélienne à Cotonou ne constitue pas une normalization. La frontière nigérienne reste fermée. Les trois pays de l’AES ont quitté la CEDEAO dont le Bénin reste membre actif. La question des bases militaires françaises sur le territoire béninois, grief central de Niamey, n’a fait l’objet d’aucune déclaration publique de la part du nouveau président. Lamine Zeine lui-même a soigneusement formulé ses propos comme un espoir, non comme un constat de réconciliation accomplie.
Le choix par Wadagni de Corinne Amori Brunet au poste de ministre des Affaires étrangères, dont le profil reste peu documenté à cette heure, sera l’un des premiers éléments à observer pour mesurer la direction diplomatique effective du nouveau gouvernement. Le dossier du pipeline, relancé côté nigérien par les accords du 18 mai, et la question de la réouverture de la frontière terrestre constitueront les premiers tests concrets de la nouvelle relation. Plusieurs observateurs présents à Cotonou estimaient dimanche que Wadagni pourrait effectuer une visite à Niamey dans les semaines suivant son installation.
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