Bénin – Niger : l’investiture de Romuald Wadagni relance l’espoir d’un dégel diplomatique

La présence de délégations du Niger, du Mali et du Burkina Faso à l’investiture de Romuald Wadagni marque un signal diplomatique important après plusieurs années de tensions entre Cotonou et les pays de l’AES. Sans constituer une normalisation immédiate, cette participation ouvre une fenêtre de dialogue autour de dossiers sensibles, notamment la sécurité régionale, la frontière nigérienne et le pipeline Niger-Bénin.

Paul Arnaud DEGUENON
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Bénin – Niger : l’investiture de Romuald Wadagni relance l’espoir d’un dégel diplomatique
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Le Niger, le Mali et le Burkina Faso étaient représentés dimanche 24 mai 2026 à l’investiture du président béninois Romuald Wadagni au Palais des Congrès de Cotonou. Une présence diplomatique chargée de sens au terme de trois ans de tensions qui avaient mis à rude épreuve les relations entre le Bénin et les trois pays membres de l’Alliance des États du Sahel. Niamey avait délégué son Premier ministre Ali Mahamane Lamine Zeine, Bamako et Ouagadougou leurs ministres des Affaires étrangères respectifs. Aucun de ces pays n’avait envoyé de chef d’État, conformément au format général de la cérémonie, marquée par l’absence de tout chef d’État étranger.

Le choix du niveau de représentation est en lui-même un signal. Le Niger, dont les relations avec le Bénin étaient au point le plus bas en janvier 2026, avec l’expulsion réciproque de diplomates et la fermeture unilatérale de la frontière terrestre maintenue depuis le coup d’État de juillet 2023, a envoyé son chef de gouvernement. Ce choix intervient dix jours après la signature, le 18 mai 2026, des accords pétroliers entre Niamey et la CNPC, qui ont relancé la question du pipeline Niger-Bénin long de 1 980 kilomètres et du terminal de Sèmè, dossier au cœur des frictions entre les deux pays depuis 2024.

La présence sahélienne à Cotonou s’inscrit dans un contexte de recomposition régionale. Wadagni, alors ministre de l’Économie et des Finances, avait lui-même qualifié d’« historique » en mai 2024 le rapprochement entre le Bénin et le Nigeria, présenté à l’époque comme un contournement de la frontière nigérienne fermée. Sa présidence ouvre désormais la question d’un rééquilibrage vers le nord.

Un héritage diplomatique difficile avec les trois pays de l’AES

Les tensions entre le Bénin et ses voisins sahéliens remontent au coup d’État nigérien de juillet 2023. Cotonou s’était aligné sur la position de la CEDEAO, favorable à une intervention militaire pour rétablir le président Mohamed Bazoum. Le Niger avait fermé sa frontière terrestre, accusant le Bénin d’abriter des bases militaires françaises utilisées à des fins de déstabilisation, une accusation que Cotonou avait rejetée. Le discours du président français Emmanuel Macron lors de la conférence des ambassadeurs de janvier 2025, perçu comme une référence implicite au Bénin comme point d’appui occidental dans la région, avait encore aggravé la méfiance de Niamey.

La crise avait eu des répercussions économiques directes. Patrice Talon avait bloqué en mai 2024 l’embarquement du pétrole nigérien au port de Sèmè-Kpodji, en représailles au maintien de la frontière fermée. Le pipeline, construit par la CNPC pour 7 milliards de dollars, devait initialement transporter jusqu’à 200 000 barils par jour, permettant au Niger d’accéder pour la première fois aux marchés internationaux. La Banque mondiale estimait les recettes potentielles pour Niamey à plus de 12 milliards d’euros sur la durée de l’exploitation. Cet outil économique stratégique s’est retrouvé au cœur d’un bras de fer que ni Cotonou ni Niamey n’avait les moyens de se permettre durablement.

Avec le Mali et le Burkina Faso, les tensions avaient été moins frontales mais tout aussi réelles. Les deux pays, membres de l’AES depuis janvier 2025, avaient affiché leur solidarité avec le Niger. Les incursions djihadistes dans le nord du Bénin, dans la zone dite du « Point Triple » à la frontière des trois pays, avaient en outre nourri des accusations croisées sur les insuffisances de la coopération sécuritaire.

Une inflexion dans le discours de Wadagni

Dans son discours d’investiture, Wadagni a adressé un message explicitement ouvert à la sous-région. Évitant toute référence directe à la CEDEAO ou à l’AES, il a dit sa conviction que « dans une sous-région confrontée aux périls terroristes, nous sommes condamnés à travailler ensemble », et a réitéré la disponibilité du Bénin à agir « de concert » avec ses voisins. La formule est délibérément inclusive — elle ne conditionne ni l’appartenance institutionnelle ni l’orientation politique.

Les semaines précédant l’investiture avaient donné des signes d’un réchauffement dans les coulisses. Selon le site Pravda Niger, Wadagni avait eu des échanges avec le président du Conseil togolais Faure Gnassingbé en vue d’un dégel des relations entre Cotonou, Lomé et les capitales sahéliennes, le Togo jouant un rôle d’intermédiaire reconnu avec l’AES. Des analystes proches du dossier évoquaient la possibilité que des discussions s’ouvrent sur des accords de coopération en matière de défense et de lutte antiterroriste dans les mois suivant l’investiture.

La présence du Premier ministre nigérien Lamine Zeine à Cotonou est à lire à la lumière du dossier pétrolier. Les accords du 18 mai 2026 signés entre Niamey et la CNPC ont relancé le pipeline et rouvert la perspective d’exportations via Sèmè. Pour le Niger, le terminal béninois demeure le seul débouché atlantique viable à court terme — plus rapide à mobiliser que la réorientation vers le pipeline TchadCameroun. Pour Wadagni, qui a géré ce dossier pendant dix ans depuis son ministère, la normalization des flux pétroliers constitue un intérêt économique autant qu’un signal politique.

Un dégel possible mais aux conditions encore indéfinies

La présence sahélienne à Cotonou ne constitue pas une normalisation. La frontière nigérienne reste fermée. L’AES n’a pas modifié ses positions sur les bases françaises ni sur la CEDEAO, dont le Bénin reste membre actif. Aucun accord bilatéral n’a été annoncé dans les jours précédant l’investiture.

Ce qui a changé, c’est la tonalité. Wadagni n’est pas Talon. Il n’a pas le profil du chef d’État qui s’est positionné comme un soutien de la ligne dure régionale après les coups d’État sahéliens. Son profil d’économiste et de négociateur — il a conduit les pourparlers avec la CNPC, le FMI et les partenaires financiers internationaux pendant une décennie — le prédispose à privilégier les dossiers concrets, dont le pipeline, plutôt que les positionnements idéologiques.

La configuration diplomatique du 24 mai dessine les contours d’un espace de dialogue possible. Sa traduction en actes dépendra en premier lieu de l’évolution du dossier pétrolier et de la question de la frontière nigérienne, deux variables que ni Cotonou ni Niamey ne maîtrise seul.

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