Éthiopie : de nouveaux combats au Tigré ravivent la crainte d’une reprise du conflit
De nouveaux affrontements ont opposé, le 1er août, des forces fédérales éthiopiennes à des combattants liés au Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), dans l’ouest de la région, près de la frontière soudanaise. L’ampleur exacte des combats reste difficile à établir, Addis-Abeba n’ayant pas communiqué sur l’opération.

Les affrontements, qui auraient impliqué des drones, des avions et de l’artillerie, se sont déroulés sur une seule journée, selon René Lefort, chercheur spécialiste de l’Éthiopie interrogé par RFI. Le TPLF a présenté l’opération comme une victoire importante, mais aucun bilan indépendant des pertes ou des destructions n’a été communiqué.
D’après le chercheur, les combattants tigréens engagés dans cette zone ne seraient pas les forces régulières stationnées dans le centre du Tigré, mais une formation appelée « armée 70 ». Celle-ci aurait été constituée au Soudan par d’anciens soldats tigréens ayant fui l’Éthiopie pendant la guerre de 2020.
Le choix de l’ouest du Tigré n’est pas anodin. Cette zone, particulièrement fertile et réputée pour sa production de sésame, est disputée depuis plusieurs décennies. Après l’arrivée du TPLF au pouvoir en 1991, elle a été rattachée à la région du Tigré. Pendant la guerre de 2020-2022, les forces fédérales et leurs alliés amhara ont pris le contrôle de facto du territoire, provoquant le déplacement de nombreux habitants tigréens.
Une région toujours au cœur du contentieux
Le statut de l’ouest du Tigré figure parmi les questions les plus sensibles de l’accord de paix signé en novembre 2022 à Pretoria, en Afrique du Sud. Le texte a mis fin aux combats à grande échelle, sans régler définitivement le sort administratif de cette zone ni permettre le retour de l’ensemble des personnes déplacées.
René Lefort évoque environ un million de réfugiés tigréens originaires de l’ouest de la région, toujours installés dans des camps au Tigré. Les chiffres humains de la guerre restent toutefois difficiles à documenter. Plusieurs estimations ont fait état de centaines de milliers de morts, mais le bilan exact n’a pas été établi de manière indépendante.
Une reprise durable des hostilités apparaît par ailleurs difficile pour les deux camps. L’armée fédérale est mobilisée sur plusieurs fronts internes, notamment dans les régions de l’Amhara et de l’Oromia, où l’insécurité demeure élevée. Le chercheur fait également état d’un moral dégradé, de désertions et de redditions parmi les troupes fédérales, des informations qui ne sont pas confirmées par Addis-Abeba.
Au Tigré, la population reste profondément marquée par deux années de guerre et par les restrictions qui ont suivi. Les pénuries de carburant et de médicaments, les difficultés de financement de l’administration régionale et les retards de paiement des fonctionnaires ont aggravé la situation. Selon René Lefort, de nombreux jeunes cherchent à éviter la conscription, tandis qu’une large partie de la population refuse un nouveau conflit.
Dans ce contexte, le TPLF pourrait considérer l’action armée comme un moyen de desserrer le blocus imposé à la région et de contraindre le gouvernement fédéral à reprendre les discussions. Mais une telle stratégie comporterait le risque de provoquer une nouvelle escalade, alors que l’accord de Pretoria reste fragile et que plusieurs de ses dispositions ne sont pas pleinement appliquées.
Des alliances régionales de plus en plus imbriquées
Les relations entre le TPLF et l’Érythrée constituent un autre facteur de tension. Les dirigeants tigréens présentent officiellement leurs contacts avec Asmara comme des relations entre populations. René Lefort estime cependant que des échanges réguliers existent entre responsables des deux camps, sans que la nature exacte ni l’ampleur de cette coopération soient publiquement établies.
L’Érythrée avait combattu aux côtés des forces fédérales éthiopiennes pendant la guerre du Tigré. Depuis la signature de l’accord de paix, les relations entre Asmara et Addis-Abeba se sont à nouveau dégradées, notamment sur les questions de sécurité régionale et d’accès à la mer Rouge.
Le conflit tigréen s’inscrit aussi dans un environnement régional marqué par la guerre au Soudan et les tensions autour du barrage de la Renaissance, construit par l’Éthiopie sur le Nil Bleu. Selon le chercheur, des rapprochements se dessinent entre l’Égypte, l’Érythrée, les autorités soudanaises dirigées par Abdel Fattah al-Burhan, l’Arabie saoudite et plusieurs mouvements armés éthiopiens. En face, Addis-Abeba bénéficie notamment du soutien des Émirats arabes unis, tandis que les Forces de soutien rapide soudanaises et le Soudan du Sud occupent une place distincte dans cet échiquier régional.
Ces alliances restent évolutives et ne constituent pas nécessairement des blocs formels. Elles contribuent néanmoins à accroître le risque de régionalisation d’une éventuelle reprise des combats au Tigré.
La pression internationale pourrait limiter cette escalade. Les États-Unis et l’Union européenne ont appelé au respect de l’accord de Pretoria et à l’absence de nouvelle offensive. L’Éthiopie dépend par ailleurs du soutien financier international, notamment des programmes du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, alors que son économie demeure fragilisée par les conflits et les déséquilibres financiers.
Pour René Lefort, une nouvelle guerre entre Addis-Abeba et le Tigré pourrait rapidement déstabiliser l’ensemble de la Corne de l’Afrique. Les combats du 1er août ne suffisent pas, à eux seuls, à établir le début d’un nouveau conflit généralisé. Ils confirment toutefois la persistance des tensions autour du statut de l’ouest du Tigré et les limites de l’accord de paix conclu en 2022.
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