Côte d’Ivoire : imbroglio autour d’un déguerpissement à Abidjan

Deux opérations de démolition menées début juin 2026 à Abidjan ont ravivé la polémique sur les déguerpissements dans la capitale économique ivoirienne. À Vridi 3, le District autonome invoque l’assainissement urbain et la prévention des risques. À Koumassi, une opération privée menée au nom d’Alloui Brou Jacques a déclenché une réaction ferme du procureur de la République, qui dément toute autorisation judiciaire de démolir, ouvre une enquête pénale et lance un mandat de recherche contre l’intéressé.

Publié le à · Mis à jour le
Société
187vues
Côte d’Ivoire : imbroglio autour d’un déguerpissement à Abidjan
Publicité
10 min de lecture
Google NewsCommenter

La polémique sur les déguerpissements à Abidjan a pris une nouvelle dimension judiciaire. Après deux opérations de démolition menées début juin 2026, l’une à Vridi 3 dans la commune de Port-Bouët et l’autre au quartier Campement de Koumassi, le procureur de la République près le Tribunal de première instance d’Abidjan, Oumar Braman Koné, est sorti de sa réserve.

Dans un communiqué publié le 10 juin 2026, le chef du parquet a formellement démenti l’existence d’une décision de justice autorisant les démolitions menées à Koumassi. Il a annoncé l’ouverture d’une enquête pénale et le lancement d’un mandat de recherche contre Alloui Brou Jacques, présenté comme l’initiateur de l’opération.

Cette prise de parole marque un tournant dans une affaire devenue emblématique des tensions autour du foncier, de la gouvernance urbaine et de l’usage de la force dans les opérations de déguerpissement à Abidjan.

Deux démolitions en deux jours

Les faits se sont accélérés entre le 2 et le 3 juin 2026. Le mardi 2 juin, les engins du District autonome d’Abidjan sont intervenus à Vridi 3, dans le quartier Zimbabwe, à Port-Bouët. Cette zone, qui abriterait plusieurs dizaines de milliers d’habitants, était menacée de déguerpissement depuis plusieurs années.

Pour les autorités du District, l’opération s’inscrivait dans la politique d’assainissement urbain et de prévention des risques. Elles évoquent l’insalubrité, les installations anarchiques, les risques d’inondation et la nécessité de protéger les populations, notamment en période de fortes pluies.

Mais sur le terrain, la contestation a été vive. Des habitants affirment n’avoir reçu aucune notification formelle et dénoncent une opération conduite dans un contexte particulièrement difficile, en pleine période d’examens scolaires et au début de la saison des pluies. Plusieurs familles se sont retrouvées sans abri, au milieu des décombres, sans solution de relogement immédiate.

La mairie de Port-Bouët a, elle aussi, exprimé ses réserves. Elle a dénoncé une action unilatérale des services du District autonome, menée sans concertation suffisante avec les autorités communales. Cette prise de distance a renforcé l’impression d’un profond malaise institutionnel autour des opérations de déguerpissement.

Le lendemain, mercredi 3 juin, une autre démolition a eu lieu à Koumassi, dans le quartier Houphouët-Boigny, communément appelé Campement. Cette fois, l’opération n’était pas présentée comme une initiative du District ni de la mairie, mais comme une procédure privée menée au nom d’Alloui Brou Jacques, ingénieur des télécommunications à la retraite et ancien élu communal.

Koumassi Campement, le dossier qui fait basculer l’affaire

À Koumassi, les démolitions ont rapidement suscité l’indignation. Des habitations ont été rasées sur une vaste superficie, laissant des familles à la rue. Des habitants affirment avoir vécu sur le site depuis plusieurs décennies. Certains disent n’avoir reçu aucune notification préalable avant l’arrivée des engins.

Face à la colère des populations, la mairie de Koumassi, dirigée par Narcisse Toussaint Balley, s’est rapidement démarquée de l’opération. Elle a indiqué qu’il ne s’agissait pas d’une action municipale, mais d’une procédure privée. Selon les premières explications relayées, Alloui Brou Jacques aurait présenté des documents judiciaires pour justifier l’intervention.

La ministre de la Cohésion nationale, de la Solidarité et de la Lutte contre la pauvreté, Myss Belmonde Dogo, s’est également rendue auprès des sinistrés. Elle a demandé à l’initiateur de l’opération d’y surseoir et rappelé que le gouvernement n’était pas à l’origine de cette démolition.

Mais c’est la déclaration du procureur de la République qui a donné à l’affaire sa véritable portée. Selon Oumar Braman Koné, la décision de justice invoquée par Alloui Brou Jacques n’autorisait aucune démolition de constructions. Le parquet affirme également que la demande de démolition formulée par l’intéressé avait été rejetée par le tribunal.

Plus encore, la requête initiale ne concernait que cinq habitations. Or, les démolitions ont touché un périmètre bien plus large. Pour le parquet, cette disproportion soulève de graves interrogations sur l’usage qui aurait été fait des documents judiciaires et sur les conditions dans lesquelles l’opération a pu être menée.

Le procureur ouvre une enquête pénale

Dans son communiqué, le procureur de la République ne s’est pas contenté d’une clarification administrative. Il a qualifié pénalement les faits. Les infractions évoquées concernent notamment les troubles à l’ordre public, les voies de fait et la destruction volontaire de biens appartenant à autrui.

Un mandat de recherche a été lancé contre Alloui Brou Jacques, présenté comme introuvable. Cette situation nourrit de nouvelles interrogations. Comment un acteur privé a-t-il pu conduire une opération de démolition d’une telle ampleur avec des engins et, selon des témoignages, la présence des forces de l’ordre, si la décision judiciaire invoquée ne l’y autorisait pas ?

Cette question est au cœur de l’enquête annoncée. Elle touche non seulement à la responsabilité de l’initiateur présumé, mais aussi aux éventuelles complicités ou défaillances institutionnelles qui auraient permis l’exécution de l’opération.

La présence des forces de l’ordre, si elle est confirmée dans les conditions rapportées, pose un problème majeur. Elle suppose que des documents ont été présentés, interprétés ou acceptés comme base légale de l’intervention. Or, le parquet affirme désormais que cette base ne permettait pas de procéder aux démolitions.

L’affaire Koumassi dépasse donc le simple litige foncier. Elle pose la question du contrôle des décisions de justice, de leur exécution, de la vérification des titres et de la responsabilité des autorités impliquées dans les opérations sur le terrain.

Une crise foncière ancienne

Les événements de juin 2026 révèlent une crise plus profonde. À Abidjan, la pression foncière est forte, les titres de propriété sont souvent contestés et plusieurs quartiers populaires se trouvent au croisement de droits coutumiers, de documents administratifs, d’occupations anciennes et de projets économiques.

Dans le cas de Koumassi Campement, Alloui Brou Jacques revendique des droits sur une importante superficie. Mais les conditions d’acquisition ou de confirmation de ces droits suscitent des interrogations, d’autant que l’intéressé est présenté comme un ancien responsable communal chargé du domaine.

Cette situation alimente les soupçons de conflit d’intérêts et de confusion entre fonctions publiques anciennes, intérêts privés et revendications foncières. Pour les habitants, la question est simple : comment des familles installées depuis des décennies peuvent-elles être expulsées brutalement sans solution de relogement et sans procédure clairement comprise ?

À Vridi 3 comme à Koumassi, la même inquiétude domine. Les populations ne contestent pas toujours la nécessité d’assainir ou de réorganiser la ville, mais elles dénoncent la méthode : manque de concertation, défaut de notification, absence de recensement transparent, absence de relogement et usage de la force.

Une politique urbaine sous tension depuis 2024

La polémique actuelle s’inscrit dans une séquence plus longue. Depuis 2024, le District autonome d’Abidjan mène une politique de déguerpissement présentée comme nécessaire à la sécurité des populations et à la modernisation de la ville.

Après sa prise de fonction comme ministre-gouverneur du District autonome d’Abidjan, Ibrahim Cissé Bacongo a engagé une série d’opérations visant les sites considérés comme à risques. Les autorités ont notamment identifié plusieurs zones exposées aux inondations, aux éboulements ou aux effondrements de bâtiments.

Des quartiers comme Boribana, Banco 1, Colombie, Gesco ou encore Abattoir ont été concernés par des démolitions. Le District défend une logique d’assainissement et de protection des vies humaines. Mais les organisations de défense des droits humains, les élus locaux et les populations affectées dénoncent régulièrement des opérations menées sans garanties suffisantes.

En 2024, la pression nationale et internationale avait conduit à l’annonce d’une suspension des déguerpissements dans le District d’Abidjan, sauf en cas de risque imminent. Mais cette suspension n’a pas mis fin aux controverses. Les opérations de juin 2026 montrent que la question reste entière.

Le choc humanitaire

Derrière les débats juridiques et politiques, il y a des familles. À Koumassi Campement, plusieurs ménages ont été hébergés dans l’urgence dans une école primaire. À Vridi 3, des habitants se sont retrouvés au milieu des ruines, sans solution immédiate.

Le moment choisi pour les démolitions aggrave le traumatisme. Les opérations sont intervenues en pleine période d’examens scolaires et au début de la saison des pluies. Des enfants ont vu leur scolarité perturbée. Des familles ont perdu leurs biens, leurs documents, leurs commerces ou leurs moyens de subsistance.

Cette dimension humanitaire pèse lourd dans le débat. Pour les sinistrés, la question n’est pas seulement de savoir si les terrains étaient réguliers ou non. Elle est aussi de savoir si l’État, les collectivités ou les acteurs privés peuvent déplacer brutalement des populations sans plan social, sans délai raisonnable et sans accompagnement.

Les mairies concernées ont tenté de répondre dans l’urgence, notamment à Koumassi, où une cellule de crise a été mise en place. Mais ces réponses restent limitées face à l’ampleur des pertes subies.

Une affaire à forte portée politique

Les déguerpissements sont devenus un sujet politique sensible en Côte d’Ivoire. À l’approche des prochaines échéances électorales, ils nourrissent les critiques contre la gouvernance urbaine, la gestion foncière et la place accordée aux populations vulnérables dans la transformation d’Abidjan.

Les opposants dénoncent une politique brutale, menée au nom de la modernisation mais au détriment des habitants les plus pauvres. Les autorités, elles, insistent sur la nécessité de prévenir les catastrophes, de lutter contre l’occupation anarchique du domaine public et de rendre Abidjan plus sûre et plus moderne.

L’affaire Koumassi ajoute un élément explosif à ce débat. Si une opération privée a pu être menée sous couvert d’une décision judiciaire qui n’autorisait pas les démolitions, alors la crise dépasse la politique d’assainissement du District. Elle devient une crise de confiance dans les mécanismes de contrôle de l’État.

Le procureur a posé un acte fort en ouvrant une enquête et en lançant un mandat de recherche. Mais l’opinion attend désormais des suites concrètes. L’identification des responsabilités, la recherche d’éventuelles complicités et la prise en charge des victimes seront déterminantes.

La justice face au test de la crédibilité

La déclaration d’Oumar Braman Koné a produit un effet immédiat : elle a désavoué la justification judiciaire avancée dans l’affaire de Koumassi et rappelé qu’un droit de propriété ne donne pas automatiquement le droit de démolir des habitations.

Cette distinction est essentielle. Dans un État de droit, l’exécution forcée d’une décision de justice obéit à des règles strictes. Elle ne peut être élargie unilatéralement, ni transformée en opération de destruction massive sans base légale claire.

La réaction du parquet est donc un signal important. Mais elle arrive après les faits. Les maisons sont déjà détruites, les familles déplacées et le préjudice matériel et moral déjà consommé.

La suite de l’enquête dira si cette affaire restera une simple mise au point judiciaire ou si elle ouvrira une véritable remise à plat des pratiques de déguerpissement à Abidjan. Le défi est double : sanctionner les abus éventuels et empêcher qu’ils se reproduisent.

Pour les habitants de Koumassi Campement et de Vridi 3, l’urgence reste immédiate : trouver un abri, protéger les enfants, récupérer ce qui peut l’être et obtenir réparation si des fautes sont établies. Pour les autorités ivoiriennes, l’enjeu est plus large. Il s’agit de montrer que la transformation urbaine d’Abidjan ne peut se faire ni dans la confusion juridique, ni dans la détresse sociale, ni au détriment de la confiance des citoyens.

Articles liés

Commentaires

Les commentaires se chargent lorsque vous arrivez ici.

Merci pour votre lecture — publicité
© 2026 BENIN WEB TV