Bénin : sous Romuald Wadagni, à bas la normo-communication ?
Dix jours après son arrivée au pouvoir, Romuald Wadagni imprime déjà une rupture nette dans la communication présidentielle béninoise. En annonçant lui-même sur Facebook une mesure phare de son premier Conseil des ministres, le chef de l’État tourne la page de la communication très cadrée de l’ère Talon et installe un style plus direct, plus personnel et plus exposé.

Quand Patrice Talon accède au pouvoir en avril 2016 sous l’étendard de la « Rupture », il apporte avec lui une philosophie de gouvernance délibérément discrète. Son chargé de communication médias, Edouard Loko, la nomme sans ambages : la normo-communication. Une stratégie qui se veut une voie médiane, théoriquement équidistante entre l’hyper-communication des régimes précédents, celle de la visibilité à tout prix, et l’hypo-communication, synonyme d’opacité totale.
En 2017, Roland Riboux, président du Conseil des investisseurs privés du Bénin (CIPB), posait un diagnostic à la fois bienveillant et inquiet dans les colonnes de Jeune Afrique. Après « l’hyper-communication » du président Boni Yayi, la « normo-communication » de Patrice Talon avait, disait-il, « surpris tout le monde ». L’absence systématique de conférence de presse de la part des ministres évitait la cacophonie, mais privait le gouvernement de l’occasion de faire entendre un message clair. Riboux avait même suggéré de recruter « une agence de communication animée par un grand professionnel familier du Bénin et de l’Afrique de l’Ouest ».
Dans les faits, dès les premières semaines, cette « norme » s’apparente à un quasi-silence. Un seul canal d’information officielle existe, celle du point de presse du mercredi, tenu par le ministre d’État secrétaire général à la Présidence, Pascal Iréné Koupaki, chargé de lire le compte rendu du Conseil des ministres. Un rôle que le chercheur Bellarminus Kakpovi qualifie de « lapidaire » : « On se croirait dans un couvent d’où aucune information ne filtre. » L’ex directeur de publication de la Nouvelle Tribune, Vincent Folly, parlait d’un véritable embargo sur l’information officielle.
Les conséquences sont immédiates : directeurs départementaux, responsables d’agences et de sociétés d’État se terrent dans le silence, craignant des sanctions administratives en cas de prise de parole non autorisée. Les contre-vérités prolifèrent. L’intoxication s’installe dans le débat public, faute d’informations officielles crédibles et accessibles.
Le désastre reconnu : la parole théoriquement libérée en 2018
Deux ans à peine après l’instauration de cette doctrine, le gouvernement lui-même en reconnaît l’échec. En juin 2018, Edouard Loko convoque les directeurs départementaux et responsables de structures d’État pour leur transmettre une instruction présidentielle : « La parole est désormais libérée. Vous avez l’obligation de communiquer autour de vos actions respectives. » Le chargé de mission du chef de l’État reconnaît que cette autocensure généralisée a nui au régime, alimenté les fausses informations et privé les citoyens d’une information crédible.
Mais ce virage déclaratoire reste largement théorique. La parole libérée « en principe » ne se traduit pas par une réelle ouverture des coulisses gouvernementales. La communication reste hyper-filtrée, centralisée et conditionnée à un visa étatique implicite que peu osent s’affranchir. Contrairement à ses habitudes, il arrive que Talon s’autorise lui-même des sorties ponctuelles (bilans de fin d’année, conférences de presse exceptionnelles) mais ces entorses à la normo-communication restent des événements notables, commentés comme tels par la presse.
Acculé par les critiques, le gouvernement Talon multiplie à partir de 2021-2022 les dispositifs de rattrapage. Trois mécanismes sont déployés pour renouer, au moins en apparence, avec un minimum de transparence.
AskGouv, d’abord. Cette plateforme numérique pilotée par Stévy Wallace, alors responsable du service de la communication digitale à la présidence et accessible à l’adresse ask.gouv.bj, permet à tout citoyen de poser des questions à des responsables publics lors de sessions thématiques retransmises en ligne. Le porte-parole de la police républicaine, des directeurs généraux par intérim, des cadres sectoriels s’y prêtent successivement, dans un format qui simule la proximité sans nécessairement lever les sujets sensibles.
Wilfried Léandre Houngbédji, ensuite. Nommé Secrétaire général adjoint du gouvernement et porte-parole en 2021, cet ancien journaliste politique et ex-directeur de la communication de la présidence inaugure un format inédit : des séances d’échanges hebdomadaires avec la presse, organisées en rotation dans les rédactions – 24h au Bénin, Benin Web TV, La Nation, les médias en ligne. Chaque semaine, il se déplace dans une rédaction différente, répond aux questions, décrypte l’actualité gouvernementale. C’est un progrès formel indéniable. Mais les journalistes s’en plaignent aussi : le porte-parole reste un filtre, un intermédiaire, rarement une source de révélation.
Les questions post-conseil des ministres, enfin. Après la lecture du compte rendu du conseil du mercredi, les journalistes présents sont désormais invités à poser leurs questions. Un rituel devenu régulier, qui offre un espace de dialogue direct, même si les réponses demeurent cadrées par les impératifs de la communication gouvernementale.
Ces trois rustines constituent une amélioration réelle par rapport au silence assourdissant des premières années. Elles ne suffisent cependant pas à effacer le péché originel : une décennie de recul de la liberté de la presse, documentée par RSF, qui place le Bénin 35 places plus bas au classement mondial qu’à l’arrivée de Talon en 2016.
Ces initiatives ont donc produit un effet visible sur la présence médiatique du gouvernement. Elles n’ont cependant pas modifié le principe central que c’est l’exécutif qui fixe le cadre, le moment et les interlocuteurs. AskGouv sélectionne les questions. Les rotations en rédaction sont pilotées par le porte-parole. Les questions après le Conseil des ministres portent sur les points lus – rarement sur ce qui n’a pas été dit. Le filtre n’avait pas sauté. Il s’était simplement déplacé, de la rétention de l’information vers la maîtrise de sa mise en scène.
C’est précisément cette architecture – communication abondante mais cadrée de l’extérieur – que Wadagni rompt en allant directement sur Facebook annoncer lui-même, dans ses propres mots, une décision de Conseil des ministres avant que le compte rendu officiel ne soit publié. La séquence inverse celle de Talon : non plus « l’État décide puis communique ce qu’il choisit de communiquer, dans le format qu’il choisit », mais « le président dit lui-même ce qu’il a décidé, dans sa propre voix, sur son propre canal ».
Facebook comme canal présidentiel
Le fait le plus saillant de la communication de Wadagni en dix jours de mandat est la manière dont il a annoncé la mesure phare de son premier Conseil des ministres du 3 juin. Avant même la publication du compte rendu officiel par le Secrétaire général du gouvernement, le président béninois a posté lui-même, sur sa page Facebook personnelle, l’annonce de la dotation d’un milliard de FCFA aux hôpitaux publics pour la prise en charge des urgences vitales sans condition de paiement. Il l’a écrit en première personne, dans un registre résolument personnel : « Lorsqu’une urgence vitale survient, chaque minute compte. Pourtant, trop de familles ont déjà vécu l’angoisse de devoir chercher de l’argent au moment même où il fallait sauver une vie. Cette situation ne peut plus être une fatalité. »
Ce n’est pas un communiqué de presse. C’est une déclaration d’homme politique qui parle directement à ses compatriotes, sans intermédiaire institutionnel, dans le vocabulaire de l’émotion partagée. La forme tranche radicalement avec dix ans de communication gouvernementale béninoise, dans lesquels les décisions du Conseil des ministres arrivaient au public sous la forme de listes de points adoptés, sans mise en scène narrative.
Ce style n’est pas improvisé. Le 21 mars 2026, lors de la présentation de son projet de société au Palais des Congrès, Wadagni avait mis en scène une rupture délibérée. Pas de pupitre, pas de discours lu, pas de télésouffleur visible. Un homme debout, en blazer, qui parle pendant trente minutes dans un format emprunté aux TED Talks, en langage direct, avec des exemples concrets. Il avait dit devant les investisseurs, les diplomates et les journalistes présents ce qu’il venait de faire sur Facebook en juin : décrire la réalité du Bénin en des termes que les Béninois reconnaissent, pas en des termes que l’administration produit.
La promotion de Wilfried Léandre Houngbédji au rang de ministre porte-parole du gouvernement – une fonction élevée à un statut ministériel inédit sous la République béninoise – confirme que la communication n’est plus une fonction subalterne dans l’architecture wadagni. Elle est intégrée à la structure gouvernementale avec le même poids formel qu’un ministre sectoriel. La recréation du ministère de la Communication et des Médias, supprimé par Talon en 2021, va dans le même sens : la communication de l’État mérite un pilotage dédié, pas une sous-fonction héritée d’un portefeuille fusionné.
Wadagni peut-il tenir le rythme ?
La rupture communicationnelle est réelle. Elle est aussi porteuse de risques que les premiers jours de mandat ne font pas encore apparaître. Communiquer beaucoup, c’est offrir aux opposants et aux journalistes matière à réponse, à contradiction, à demande de précisions. La normo-communication de Talon avait au moins cette vertu défensive : ce qu’on ne dit pas ne peut pas être cité contre soi.
La question n’est pas de savoir si le nouveau style est meilleur ou moins bon. C’est de savoir si le système de communication que Wadagni construit – plus personnel, plus direct, plus numérique – est équipé pour absorber les crises que la communication présidentielle doit aussi gérer, les moments où le silence protège, où la parole oblige, et où l’improvisation peut coûter cher.
Pour l’heure, les dix premiers jours plaident pour lui. La suite dira si le style tient quand la réalité résiste.
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