Pour ses premiers pas, Romuald Wadagni met plein la vue des Béninois
Dix jours après son investiture, Romuald Wadagni imprime déjà son rythme à la tête du Bénin. Gouvernement formé en vingt-quatre heures, tournée diplomatique accélérée dans la sous-région, promesse sanitaire concrétisée avec un milliard FCFA pour les urgences vitales; le nouveau chef de l’État cherche à installer une présidence d’action, visible et directe.

Dix jours. C’est le temps qu’il a fallu à Romuald Wadagni pour transformer une élection en gouvernance visible. Investi le 24 mai 2026 dans la salle polyvalente du Palais des Congrès de Cotonou, le cinquième président de la République du Bénin a enchaîné à une cadence rarement observée : un gouvernement constitué en vingt-quatre heures, une tournée diplomatique en cinq capitales en deux jours, une promesse sanitaire de campagne concrétisée en Conseil des ministres à peine dix jours après l’investiture. Pour un chef d’État dont l’image publique fut longtemps celle d’un technicien de la finance – compétent mais froid, efficace mais peu charismatique -, le début de mandat produit l’effet inverse de ce que ses détracteurs attendaient.
Le premier signal a été diplomatique. En choisissant Abuja et non Lomé pour son premier déplacement officiel à l’étranger, Wadagni a rompu avec la tradition inaugurée par ses prédécesseurs et envoyé un message d’emblée géoéconomique que le Nigeria, premier partenaire commercial du Bénin, première économie d’Afrique subsaharienne, mérite la priorité. Tinubu avait été le premier à le féliciter après l’élection du 12 avril. Wadagni a répondu en se déplaçant lui-même le lundi 1er juin, en aller-retour dans la journée – aucune nuit sur place, aucun protocole lourd – pour poser les fondements d’une relation que les deux pays travaillent à hisser au niveau de leurs intérêts communs.
Mais c’est le mardi 2 juin qui a constitué le coeur de la démonstration diplomatique. Wadagni s’est rendu successivement à Niamey et à Ouagadougou dans la même journée. Deux capitales de l’Alliance des États du Sahel, deux pays avec lesquels les relations du Bénin avaient été portées à leur niveau de tension le plus bas depuis des décennies. À Niamey, le général Tiani l’attendait lui-même sur le tarmac. Un communiqué conjoint a été signé, prévoyant un comité d’experts à quinze jours pour préparer la réouverture de la frontière fermée depuis août 2023. À Ouagadougou, le capitaine Traoré a réservé le même protocole solennel. Un second communiqué en quinze points a été adopté : sécurité transfrontalière, relance du corridor du port de Cotonou, cinquième Grande Commission mixte à convoquer. Les deux chefs d’État sahéliens ont accepté l’invitation à se rendre à Cotonou.
La méthode plutôt que le discours
Ce qui frappe dans ces premiers jours, c’est moins le contenu des décisions – souvent attendues, inscrites dans la logique de la situation – que leur rythme et leur forme. Wadagni n’a pas tenu de grand discours programmatique. Il a agi. Il a multiplié les formats courts et ciblés : tête-à-tête à l’aéroport plutôt que visite d’État en grandes pompes, Conseil des ministres mensuel plutôt qu’hebdomadaire, publication personnelle sur Facebook pour annoncer une décision gouvernementale avant même le communiqué officiel. La communication est directe, en première personne, dans un registre qui tranche avec le style institutionnel distancié de son prédécesseur Patrice Talon.
Le recours à la page Facebook personnelle pour annoncer le milliard de FCFA alloué aux urgences vitales est emblématique de cette méthode. Avant même la publication du compte rendu du Conseil des ministres du 3 juin, les Béninois ont appris par leur président lui-même, dans son propre texte et dans ses propres mots, qu’ils ne mourraient plus à l’entrée des urgences faute d’avoir payé d’abord. C’est une promesse de campagne reformulée en décision, présentée non comme un acte technique mais comme un engagement moral. « Parce qu’une vie humaine n’a pas de prix. Parce que la santé est un droit fondamental. » Le vocabulaire est simple, les phrases courtes. Le message passe.
Cette promesse avait été la plus marquante de la présentation du projet de société du 21 mars au Palais des Congrès. « Désormais, de façon systématique, automatique, pour les urgences vitales, on vous soigne d’abord », avait dit Wadagni en blaser, sans note, dans un format TED de trente minutes. Dix semaines plus tard, la décision est prise.
Mais l’urgence n’est qu’une mesure parmi une salve de mesures sociales adoptées lors du même Conseil du 3 juin. 10 milliards de FCFA supplémentaires ont été alloués pour doter de l’eau potable et de l’électricité tous les centres de santé publics encore non connectés. Dans le domaine de l’éducation, la gratuité des frais de scolarité pour toutes les filles dans l’enseignement secondaire général et technique public a été rendue effective dès la rentrée 2026-2027 – une autre promesse de campagne concrétisée. 20 milliards de FCFA supplémentaires doivent équiper les établissements scolaires publics en eau et électricité. Un comité a été constitué pour réformer les œuvres sociales universitaires avant la rentrée académique. Dans le secteur agricole, des primes de 10 FCFA par kilogramme ont été instituées pour les filières coton, cajou, soja et riz livrés aux usines locales.
L’ensemble de ces mesures est financé par un budget rectificatif 2026 transmis à l’Assemblée nationale, qui porte le budget de l’État de 3 783,98 à 4 086,62 milliards de FCFA – une hausse de 8 %, appuyée sur un taux de croissance 2025 de 8,1 %, record depuis le renouveau démocratique, avec une inflation maîtrisée à 1,1 %. Ce type de cohérence entre la promesse et l’acte – aussi symbolique qu’elle soit à ce stade – est rare assez pour être signalé.
Ce qui reste à faire : l’essentiel
Il serait imprudent de prendre les dix premiers jours pour le mandat entier. La salve de mesures sociales du 3 juin est une mise en route, pas un aboutissement. La gratuité des filles au secondaire et les primes agricoles supposent une mise en oeuvre administrative dans 77 communes. Les 10 milliards pour l’eau et l’électricité dans les centres de santé nécessitent des marchés publics, des prestataires, des délais de construction. Le milliard pour les urgences vitales suppose une refonte des protocoles d’accueil et un mécanisme de recouvrement différé. Ces chantiers prendront du temps et de l’argent que la hausse de 8 % du budget rectificatif ne suffit pas à couvrir à long terme : le Bénin est sans programme FMI actif depuis 2024, la dette publique atteint 53 % du PIB, et la question des relations avec les institutions financières internationales reste non tranchée.
Sur le plan diplomatique, les communiqués conjoints signés à Niamey et Ouagadougou sont des engagements de principe. Ce qui les rendra réels, c’est la tenue du comité d’experts dans les quinze jours, la reprise effective des exportations pétrolières via le pipeline Niger-Bénin, et la date que les chancelleries finiront par fixer pour les visites de Tiani et Traoré à Cotonou. Les bonnes intentions diplomatiques ont une durée de vie limitée si elles ne se transforment pas en actes mesurables.
La composition de son gouvernement a déjà suscité des remous internes. L’UPR et le Bloc républicain, ses deux partis de coalition, ont exprimé leur mécontentement à voix basse sur la faible représentation des militants dans le cabinet technocratique. La CSTB a dénoncé la disparition du ministère du Travail. La mesure sur la Communication – créer un ministère tout en nommant un porte-parole du gouvernement avec rang de ministre – a été identifiée comme une redondance de l’organigramme. Ces irritants ne menacent pas le mandat, mais ils révèlent que la construction d’une majorité gouvernementale stable, même dans un contexte où l’Assemblée nationale ne compte aucune opposition, n’est pas donnée d’avance.
Un style qui tranche
Ce qui est incontestable, c’est que Wadagni a commencé son mandat en faisant des choix visibles. Dans un pays où la politique nationale est souvent perçue comme une affaire de palais éloignée des préoccupations quotidiennes, la combinaison de la normalisation avec le Niger et le Burkina, de la gratuité scolaire pour les filles, du milliard pour les urgences, des primes agricoles et des cinq capitales en cinq jours constitue une introduction au pouvoir conçue pour être sentie, pas seulement analysée. Le tout financé par un budget rectificatif transmis à l’Assemblée dans les dix premiers jours – et voté, si le Pastef veut bien le voter, par une majorité que Wadagni ne contrôle pas entièrement.
Si la suite tient les premiers jours, le septennat commencera avec un crédit politique rare. Si elle ne les tient pas, les attentes suscitées deviendront le premier fardeau d’un président qui aura su allumer la flamme mais pas encore démontré qu’il peut entretenir le feu.




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