« Le sénat du Bénin est plus dangereux que le PRPB », Nathaniel Kitti
Dans une tribune consacrée à la mise en place du bureau du Sénat, Nathaniel Kitti, vice-président du parti d’opposition Les Démocrates, critique vivement la nouvelle architecture institutionnelle issue de la révision constitutionnelle de 2025. Le professeur de science politique estime que les pouvoirs confiés à la chambre haute et l’élection de Patrice Talon à sa présidence font peser, selon lui, un risque sur l’équilibre des institutions.

La mise en place du bureau du Sénat continue de susciter des réactions dans l’opposition béninoise. Dans une tribune intitulée « Quoi dire de l’élection du bureau du Sénat ? », Nathaniel Kitti livre une analyse particulièrement critique de la nouvelle institution et de la place qu’y occupe l’ancien président de la République Patrice Talon.
Enseignant-chercheur en sciences politiques à l’Université d’Abomey-Calavi et avocat au barreau de Paris, Nathaniel Kitti est également l’un des vice-présidents du parti Les Démocrates. Le responsable politique rappelle qu’il s’était déjà opposé à la création du Sénat lors de la révision constitutionnelle de 2025. La composition de son bureau ne modifie pas son appréciation.
Son principal grief porte sur ce qu’il considère comme une concentration excessive des pouvoirs. Se référant au principe de séparation des pouvoirs associé à Montesquieu, Nathaniel Kitti soutient que les attributions confiées au Sénat lui donnent une influence importante sur les domaines politique, législatif et quasi juridictionnel.
« Le Sénat concentre tous les trois pouvoirs au Bénin », affirme-t-il dans sa tribune. Cette appréciation relève de son analyse politique et juridique de la nouvelle institution et ne signifie pas que le Sénat se substitue formellement aux pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire prévus par la Constitution.
Le règlement intérieur adopté le 30 juillet donne néanmoins à la chambre haute plusieurs moyens d’intervention dans la vie politique. Le Sénat peut notamment demander une nouvelle délibération de certaines lois, intervenir sur les textes constitutionnels, électoraux ou relatifs aux partis politiques et prononcer, selon la procédure prévue, des sanctions pouvant aller jusqu’à la suspension ou au retrait de certains droits politiques ou civiques.
Patrice Talon au cœur de la critique
C’est surtout l’élection de Patrice Talon à la tête de l’institution qui cristallise les critiques de Nathaniel Kitti. L’ancien président avait quitté le pouvoir exécutif en mai 2026 après deux mandats. Quelques semaines auparavant, il avait encore affirmé publiquement son intention de quitter la présidence de la République à l’issue de son mandat.
Nathaniel Kitti considère que son accession à la présidence du Sénat maintient l’ancien chef de l’État dans une position d’influence politique importante. Il va jusqu’à estimer que le centre réel du pouvoir se serait déplacé de la présidence de la République vers la nouvelle chambre.
Cette affirmation constitue toutefois une appréciation politique de l’auteur de la tribune. La Constitution continue de confier au président de la République les prérogatives de chef de l’État et du gouvernement, tandis que le Sénat exerce les compétences spécifiques qui lui sont attribuées par la révision constitutionnelle.
Nathaniel Kitti critique également la composition du bureau autour de Patrice Talon et, plus largement, la présence de plusieurs anciens responsables du précédent pouvoir dans la nouvelle institution. Parmi les personnalités désignées pour siéger au Sénat figurent notamment Alassane Seidou, ancien ministre sous Patrice Talon, et Adidjatou Mathys, qui a quitté le gouvernement après la transition présidentielle de mai 2026. Leur nomination au Sénat avait été officialisée le 1er juillet par les autorités.
Pour le professeur, cette continuité entre l’ancienne équipe dirigeante et la direction de la chambre haute affaiblit l’idée d’un véritable renouvellement institutionnel.
Il se montre également critique envers certaines personnalités ayant participé à la construction démocratique du Bénin depuis la Conférence nationale de 1990 et qui ont accepté de siéger au Sénat. À ses yeux, leur présence contribue à légitimer un dispositif qu’il juge contraire à l’esprit de séparation des pouvoirs.
Des accusations politiques très sévères contre l’ancien président
La tribune va au-delà de la critique institutionnelle. Nathaniel Kitti formule plusieurs accusations directes contre Patrice Talon, qu’il accuse notamment d’avoir conçu le Sénat pour préserver son influence après son départ de la présidence. Il évoque également de supposés conflits d’intérêts et affirme que des proches de l’ancien président contrôleraient des pans importants de l’économie béninoise. Ces déclarations relèvent des accusations de Nathaniel Kitti. La tribune ne fournit pas d’éléments permettant, à elle seule, d’en établir la réalité, et elles doivent donc être distinguées des faits institutionnels vérifiables.
Le professeur emploie également des expressions particulièrement sévères pour qualifier le système actuel, parlant notamment d’« État de police » et estimant que le Sénat serait plus dangereux que les institutions de la période révolutionnaire du Parti de la révolution populaire du Bénin. Il considère par ailleurs que le nouveau dispositif est « crisogène » et pourrait, à terme, provoquer une contestation politique importante.
Pour soutenir son raisonnement, Nathaniel Kitti mobilise les théories de John Locke sur la légitimité du pouvoir et plusieurs épisodes historiques de contestation de régimes politiques. Il appelle ainsi les citoyens à rester vigilants face à ce qu’il présente comme un recul des libertés et de l’équilibre institutionnel.
La tribune intervient quelques jours après l’installation effective de la nouvelle chambre haute. Les personnalités appelées à compléter les membres de droit avaient été désignées début juillet par le président de la République et l’Assemblée nationale.
Avec cette prise de position, Nathaniel Kitti prolonge le débat déjà ouvert au sein de l’opposition sur la place que le Sénat occupera dans le nouvel équilibre institutionnel béninois. Derrière la seule question de son bureau, la controverse porte désormais sur la capacité de la nouvelle chambre à exercer ses prérogatives sans affaiblir les autres institutions ni remettre en cause le principe de séparation des pouvoirs.
L’intégralité de la tribune
Quoi dire de l’élection du bureau du Sénat?
(Professeur Nathaniel KITTI)
Ma position sur le Sénat exprimée publiquement depuis l’annonce de la loi de révision de la Constitution en 2025, n’a pas varié. Je ne suis pas un intellectuel organique. Les positions politiques ne déterminent pas ma réflexion. La science ne trompe pas quand la méthodologie est rigoureusement respectée. Montesquieu avait mis en garde contre la concentration des pouvoirs dans les mains d’un seul homme ou dans une seule institution. C’est le fondement de la séparation des pouvoirs. Le Sénat concentre tous les trois pouvoirs au Bénin. Il est à la fois exécutif, législatif et judiciaire. Il est dangereux pour le pays mais également pour nos droits. Il est plus dangereux que le parti de la révolution populaire du Bénin (PRPB). Par ordonnances nos droits seront arrachés par le Sénat. Le Bénin est devenu un État de police, un Talon Inc.
Je m’étonne que ceux qui m’ont mis le pied à l’étrier à l’université, les combattants contre le PRPB, les acteurs du renouveau démocratique etc décident d’y siéger. Ils pensent changer le cours de l’histoire. Ils n’y parviendront pas. Le contexte n’est pas le même. Certains d’entre eux y siègent la mort dans l’âme. Le Sénat n’est pas conçu dans l’intérêt général. Il l’est dans l’intérêt de son géniteur, qui le préside. Le président Patrice Talon a développé une boulimie du pouvoir et des finances qui ne lui permettait pas de partir sans être traqué par la justice. C’est pourquoi il a mis tout en œuvre pour écarter l’opposition des élections et des instances de délibération et instituer un monstre monopolistique qu’il dirige. Certains responsables et élus de l’opposition l’ont aidé pour atteindre son objectif. Ils l’auront sur leur conscience toute leur vie. Leurs droits seront arrachés par l’institution qu’ils ont créée. Seule la séparation des pouvoirs avec des institutions indépendantes peut arrêter la tyrannie.
L’ancien et nouveau président Patrice Talon baigne dans le conflit d’intérêt flagrant avec l’Etat depuis 2016. Sa famille et ses proches détiennent l’économie béninoise et contrôlent les régies de l’Etat à travers Bénin contrôle et les entreprises en prête-noms. Tous ceux qui siègent au Sénat sont des complices par aide et assistance dans la pérennisation d’un système qui chosifie les Béninois depuis 2016. Le président de la République élu est vidé de ses pouvoirs.
Le pouvoir n’est plus à la présidence de la République. Il est au Sénat. Son président est un président par scissiparité. Le président de la République n’est qu’un super ministre des Finances. Il est un président comptable ou président salarié du président du Sénat. Son titulaire s’est toujours contenté de ce rôle dans l’ombre de son chef.
Ce système est crisogène. Il faut s’en indigner. Aucun de ceux qui siègent au Sénat ne peut contenir l’élan dominateur de son président. Il est assisté dans le bureau, par ceux qui ont contribué à saccager l’édifice démocratique du Bénin depuis 2016. Ils répondront tôt ou tard devant le tribunal de l’histoire pour leur complicité dans la destruction du modèle démocratique du pays voulu et institué par le peuple au référendum du 2 décembre 1990. Selon John Locke, si le pouvoir politique abuse de sa force, le peuple garde le droit légitime de le renverser. 1789 en France, la révolution bolchevique, le printemps arabe, 2014 au Burkina Faso etc sont encore vifs dans les mémoires. Aucun tyran n’y échappera.
Le Bénin insoumis est mon slogan.
Professeur KITTI Hinnougnon Nathaniel,
Vice-président du Parti Les Démocrates.
Avocat au barreau de Paris.
Président de la coalition pour la bonne gouvernance en Afrique.
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