Guerre de la désinformation au Burkina Faso
Des images créées par intelligence artificielle, des chansons deepfake et une diffusion virale orchestrée par des algorithmes ont métamorphosé le colonel Ibrahim Traoré en une figure politique numérique largement partagée sur le continent africain, attirant des millions de vues et brouillant la frontière entre réalité et manipulation, selon plusieurs enquêtes internationales.

Des images créées par intelligence artificielle, des chansons deepfake et une diffusion virale orchestrée par des algorithmes ont métamorphosé le colonel Ibrahim Traoré en une figure politique numérique largement partagée sur le continent africain, attirant des millions de vues et brouillant la frontière entre réalité et manipulation, selon plusieurs enquêtes internationales.
Sur les réseaux sociaux, le chef de la junte burkinabè apparaît dans des mises en scène très variées : en tenue militaire impassible, drapé de drapeaux panafricains ou représenté comme un guerrier baigné d’une lumière quasi-céleste. Certaines publications utilisent des montages sonores et des séquences truquées pour faire croire que des artistes internationaux rendent hommage au dirigeant, tandis que des vidéos authentiques sont recyclées et attribuées à tort à son action gouvernementale.
La production de ces contenus combine technologies avancées et esthétiques émotionnelles : images générées par IA, clips retouchés pour accroître l’intensité visuelle et musiques montées pour provoquer l’émotion. Des militants pro-Traoré, parfois qualifiés de « soldats numériques », relaient massivement ces éléments, exploitant les logiques des plateformes pour les propulser au-delà des frontières linguistiques et géographiques.
Un populisme algorithmique et des influences exogènes
Des analyses spécialisées identifient un phénomène que des chercheurs qualifient d’« populisme algorithmique » : une stratégie fondée sur l’émotion visuelle, l’anti-occidentalisme et la viralité, plus que sur la véracité. Ces contenus ne se contentent pas d’informer ; ils façonnent une image publique valorisante, faisant écho à des figures historiques panafricaines dans la rhétorique et la symbolique diffusées en ligne.
Le basculement diplomatique opéré par la junte vers des acteurs comme la Russie a aussi favorisé la production et la diffusion de cette propagande. Des médias et réseaux proches de Moscou ont joué un rôle actif dans la promotion de l’image du régime, tandis que, d’après le Foreign Policy Research Institute, des campagnes coordonnées attribuées à la Russie — et parfois à la Chine — ont été déployées au Sahel. L’institut a recensé au moins 19 opérations distinctes de désinformation menées depuis mars 2024 au Burkina Faso, au Niger et au Mali.
Parmi les procédés observés figurent la réutilisation de séquences réelles hors de leur contexte — par exemple des images de logements construits en Algérie présentées comme des réalisations du pouvoir burkinabè — et la production de faux témoignages audiovisuels. Le faible taux d’alphabétisation du pays (inférieur à 35 % selon les estimations de 2022) et la pression exercée sur les médias indépendants compliquent la vérification des informations et facilitent la pénétration de contenus manipulés.
Les études notent également que l’efficacité de ces deepfakes ne réside pas uniquement dans le leurre : certains publics ne croient pas forcément à l’authenticité des images, mais les partagent parce qu’elles répondent à un désir palpable de leadership fort et d’affirmation panafricaine. Enfin, les analystes du FPRI estiment que ces campagnes coordonnées renforcent l’influence des puissances extérieures dans la région et contribuent à des cycles de violence
