Au Sénégal, que reste-t-il du slogan de campagne « Sonko, c’est Diomaye » ?
Deux ans après avoir porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir, la formule « Sonko, c’est Diomaye » appartient désormais au passé. Le limogeage d’Ousmane Sonko de la Primature, le 22 mai 2026, a acté la rupture entre les deux anciens compagnons de lutte et ouvert une séquence politique inédite au Sénégal.

La nuit du 14 mars 2024 restera gravée dans les mémoires politiques africaines. Deux hommes franchissent les portes de la prison du Cap Manuel sous les acclamations d’une foule en liesse. Le slogan résonne partout dans les rues de Dakar : « Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye » – Diomaye c’est Sonko, Sonko c’est Diomaye. Cette formule, scandée en wolof, n’était pas une simple accroche de campagne. Elle était le cri de ralliement d’une génération qui avait mis en péril sa liberté pour forcer une alternance que l’ancien régime de Macky Sall cherchait à entraver.
La candidature d’Ousmane Sonko ayant été invalidée par le Conseil constitutionnel en janvier 2024, il avait imposé son plus fidèle compagnon, Bassirou Diomaye Faye, alors lui aussi incarcéré, comme candidat du PASTEF. En moins de quinze jours de campagne après leur libération, le binôme a réalisé l’exploit : Faye est élu dès le premier tour avec 54,28% des voix, déclenchant la troisième alternance politique au Sénégal. Le slogan avait convaincu une majorité de Sénégalais que les deux hommes ne faisaient qu’un.
Deux ans après, cette équation est brisée. Le 22 mai 2026, par décret présidentiel numéro 2026-1128, Bassirou Diomaye Faye a officiellement mis fin aux fonctions d’Ousmane Sonko en tant que Premier ministre, entraînant la dissolution de l’ensemble du gouvernement. Le slogan de campagne est désormais vu comme « désormais obsolète » et tans pis à ceux qui croient encore auxx promesses électorales.
Une alliance traversée par une contradiction de départ
La relation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko s’est construite sur une proximité ancienne. Les deux hommes se sont rencontrés à l’École nationale d’administration avant de poursuivre une même carrière d’inspecteurs des impôts. Ils ont ensuite participé à la création du PASTEF en 2014, autour d’un discours de rupture avec l’ancien système politique sénégalais.
Mais cette proximité portait aussi une contradiction. Ousmane Sonko était le chef du parti, le tribun populaire et la principale figure de l’opposition. Bassirou Diomaye Faye, lui, était longtemps resté dans son ombre avant d’être désigné candidat à la présidentielle de 2024. Son élection à la magistrature suprême a donc placé les deux hommes dans une situation institutionnelle délicate : le chef politique du camp n’était pas le président, tandis que le président devait exercer l’autorité constitutionnelle de l’État.
La nomination d’Ousmane Sonko au poste de Premier ministre, au lendemain de l’investiture de Bassirou Diomaye Faye, avait d’abord semblé préserver l’équilibre du duo. Mais, dans les faits, la cohabitation entre la légitimité institutionnelle du président et la légitimité politique du chef du PASTEF s’est progressivement transformée en rivalité.
Cette tension était d’autant plus forte que le PASTEF contrôlait largement l’Assemblée nationale après les législatives de novembre 2024, avec 130 sièges sur 165. Ousmane Sonko conservait ainsi une base politique majeure, tandis que Bassirou Diomaye Faye cherchait peu à peu à affirmer son autonomie présidentielle.
Des fissures devenues publiques
Les premiers signes visibles de la rupture apparaissent en novembre 2025. Bassirou Diomaye Faye décide alors d’écarter Aïssatou Mbodj, proche d’Ousmane Sonko, de la tête de la coalition « Diomaye Président », pour la remplacer par Aminata Touré, sa propre coordinatrice de campagne. Cette décision contredit une position publique de Sonko, qui avait assuré qu’aucun changement n’était prévu à la tête de la coalition. Le PASTEF réagit par un communiqué rejetant la décision présidentielle. Pour la première fois depuis l’arrivée du duo au pouvoir, le désaccord entre le chef de l’État et le parti majoritaire s’étale publiquement.
Les divergences ne sont pas seulement organisationnelles. Elles portent aussi sur des sujets de fond, notamment la dette, le rapport au Fonds monétaire international et l’attitude à adopter envers les responsables de l’ancien régime. Ousmane Sonko défend une ligne plus offensive, marquée par la rupture et la reddition des comptes. Bassirou Diomaye Faye privilégie, lui, une approche plus conciliante et institutionnelle.
En mars 2026, la crise franchit un nouveau seuil. Lors d’une intervention en direct sur ses réseaux sociaux, Ousmane Sonko avertit que le PASTEF est prêt à quitter le gouvernement et à rejoindre l’opposition si le président s’écarte de la ligne politique commune. Quelques jours plus tard, Bassirou Diomaye Faye officialise l’autonomie politique de la coalition « Diomaye Président » en tenant une assemblée générale sans le PASTEF.
La rupture se précise encore en avril 2026, lorsque l’Assemblée nationale, dominée par le PASTEF, adopte en urgence des modifications du code électoral permettant à Ousmane Sonko de se présenter à la présidentielle de 2029. Le vote, adopté avec 128 voix, ravive les tensions autour de la succession. Bassirou Diomaye Faye dénonce alors une personnalisation excessive autour de son Premier ministre.
Le 2 mai 2026, le président reconnaît publiquement l’existence de divergences avec Ousmane Sonko, tout en affirmant que les deux hommes avaient jusque-là su les gérer avec responsabilité. Moins de trois semaines plus tard, le décret mettant fin aux fonctions du Premier ministre vient clore cette séquence.
2029 en toile de fond
Derrière la crise institutionnelle, la question de la présidentielle de 2029 pèse lourdement. En 2024, Ousmane Sonko, empêché de se présenter, avait désigné Bassirou Diomaye Faye comme candidat du PASTEF. Une partie de ses partisans considérait alors implicitement que Faye devait porter le projet jusqu’à ce que Sonko puisse revenir dans la course présidentielle.
Mais l’exercice du pouvoir a changé l’équilibre. Bassirou Diomaye Faye, devenu président de la République, n’entend plus apparaître comme un simple dépositaire temporaire du pouvoir. De son côté, Ousmane Sonko reste la figure centrale du PASTEF et conserve une forte popularité au sein de la base militante.
La réforme électorale d’avril 2026 a donc cristallisé les soupçons. Pour les proches du président, Sonko prépare déjà 2029. Pour les partisans de l’ancien Premier ministre, Faye chercherait à s’émanciper du parti qui l’a porté au pouvoir et à construire son propre appareil politique.
Cette rivalité autour de la prochaine présidentielle n’est pas officiellement assumée comme telle par les deux hommes. Ousmane Sonko a d’ailleurs déclaré, début juin 2026, qu’il était encore prématuré de parler des candidatures. Mais, dans les faits, la question structure désormais les rapports de force au sein du camp issu de 2024.
Un président sans le PASTEF, un Parlement contrôlé par Sonko
Après son limogeage, Ousmane Sonko n’a pas quitté le centre du jeu politique. Le 26 mai 2026, il est élu président de l’Assemblée nationale avec 132 voix sur 133 suffrages exprimés. Il devient ainsi le deuxième personnage de l’État et conserve une position institutionnelle majeure face au chef de l’État.
Bassirou Diomaye Faye, lui, nomme Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô au poste de Premier ministre le 25 mai 2026. Le nouveau gouvernement, présenté le 1er juin, compte 30 ministres. Il se distingue par l’absence des principaux cadres du PASTEF, le parti d’Ousmane Sonko ayant refusé d’y participer.
Le Sénégal entre ainsi dans une configuration politique inédite : un président issu du PASTEF gouverne désormais sans le PASTEF, tandis que le parti conserve une large majorité à l’Assemblée nationale. Cette situation crée une forme de cohabitation atypique, dans laquelle le chef de l’État dispose de la légitimité présidentielle, mais doit composer avec une majorité parlementaire contrôlée par son ancien allié.
Le président ne peut pas dissoudre l’Assemblée nationale avant décembre 2026, soit deux ans après les dernières législatives. D’ici là, Ousmane Sonko dispose du perchoir et d’une capacité d’influence importante sur l’agenda législatif. Sa réélection, le 6 juin 2026, à la tête du PASTEF avec 589 voix sur 598, renforce encore sa position de chef politique du parti.
Dans ce contexte, les élections locales de 2027 et l’éventualité d’une dissolution de l’Assemblée à partir de décembre 2026 apparaissent déjà comme des échéances déterminantes. Elles pourraient permettre à chaque camp de mesurer son poids réel dans le pays.
Une formule devenue impossible à tenir
La rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ne signifie pas seulement la fin d’un tandem gouvernemental. Elle marque aussi l’effondrement d’un récit politique. En 2024, « Sonko, c’est Diomaye » avait permis de transférer la popularité du chef du PASTEF vers son candidat. Le slogan avait donné une cohérence à une campagne menée dans l’urgence et dans un climat de forte tension politique.
Mais une fois au pouvoir, cette fusion symbolique ne pouvait durablement résister aux réalités institutionnelles. Le président de la République ne pouvait pas rester dans l’ombre du chef de son parti. Le Premier ministre, de son côté, ne pouvait pas renoncer à l’autorité politique construite pendant les années d’opposition.
Le pouvoir a donc mis à l’épreuve la promesse du slogan. Les divergences sur la dette, le FMI, le rapport à l’ancien régime, la place des militants du PASTEF dans l’administration et la préparation de 2029 ont progressivement révélé deux trajectoires distinctes.
Dans ses premières prises de parole après son éviction, Ousmane Sonko a tenté d’adopter un ton apaisé, affirmant que le Sénégal était plus grand que les divergences politiques. Mais son installation à la tête de l’Assemblée nationale et le refus du PASTEF d’entrer dans le nouveau gouvernement montrent que la séparation est désormais politique, institutionnelle et stratégique.
Deux ans après la victoire historique de 2024, le slogan « Sonko, c’est Diomaye » a donc perdu sa fonction. Il a été utile pour gagner le pouvoir. Il ne suffit plus à l’exercer. Le Sénégal entre désormais dans une nouvelle phase, dominée par une rivalité entre deux anciens compagnons de lutte, issus du même projet politique, mais désormais placés face à face au sommet de l’État.
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