Togo : pauvreté sous 15 % en 2040, la nouvelle promesse de Faure Gnassingbé interroge

À Djamdè, dans la préfecture de la Kozah, Faure Gnassingbé a fixé un nouvel horizon au gouvernement togolais : doubler le niveau de vie moyen et ramener la pauvreté sous la barre des 15 % d’ici 2040. Présentée comme une ambition de transformation économique et sociale, cette projection intervient pourtant après une longue série de plans de développement dont les résultats restent discutés. Entre méthode affichée, contrainte de la dette, fracture territoriale et déficit de redevabilité, l’objectif 2040 devra surtout convaincre par l’exécution.

Paul Arnaud DEGUENON
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Togo : pauvreté sous 15 % en 2040, la nouvelle promesse de Faure Gnassingbé interroge
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Faure Gnassingbé veut projeter le Togo vers 2040. Réuni jeudi 11 juin 2026 à Djamdè, dans la préfecture de la Kozah, le gouvernement togolais a planché sur les « leviers stratégiques pour l’accélération du développement du Togo ». Au cœur des travaux, un objectif ambitieux : doubler le niveau de vie moyen des Togolais et ramener l’incidence de la pauvreté à moins de 15 % d’ici 2040.

Le cap est présenté comme une nouvelle étape dans la transformation économique et sociale du pays. Les travaux se sont appuyés sur des diagnostics réalisés avec le concours de la Banque mondiale et sur l’analyse d’expériences de pays ayant réussi leur mutation économique, dont le Vietnam, la Corée du Sud, le Cambodge, l’Indonésie, l’île Maurice et le Brésil.

Dans son intervention, Faure Gnassingbé a insisté sur la nécessité d’une méthode fondée sur l’anticipation, l’alignement, l’exécution et l’évaluation. « Notre méthode est claire : anticiper, aligner, exécuter, mesurer. C’est l’exigence d’une gouvernance de résultats, au service d’un développement inclusif et durable », a-t-il déclaré. Le président du Conseil des ministres a appelé à faire des choix stratégiques capables de transformer la croissance économique en progrès social concret pour les populations.

Mais derrière la solennité de l’annonce, une question demeure : le Togo peut-il encore convaincre avec un nouvel horizon de développement, après plus de deux décennies de plans, de feuilles de route et de programmes dont les résultats restent en deçà des promesses ?

Un nouvel horizon après la feuille de route 2020-2025

Le séminaire de Djamdè intervient deux mois après un premier séminaire gouvernemental tenu les 7 et 8 avril 2026 à Lomé. Ce rendez-vous avait été présenté comme un « moment de vérité et d’exigence pour la performance de l’action gouvernementale » et avait lancé le processus d’élaboration de la feuille de route gouvernementale 2026-2031, structurée autour de trois axes : protéger, rassembler et transformer.

La séquence actuelle marque donc une phase de repositionnement stratégique. La feuille de route 2020-2025 est arrivée à son terme avec un taux d’exécution global annoncé à 68,79 %. Ce chiffre, présenté comme un résultat significatif par les autorités, signifie aussi que plus d’un tiers des engagements n’a pas été entièrement réalisé.

Pour le gouvernement, les difficultés s’expliquent notamment par les chocs externes : la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, l’inflation mondiale et l’instabilité sécuritaire dans la sous-région. Ces facteurs ont effectivement pesé sur les finances publiques, les chaînes d’approvisionnement et les marges de manœuvre budgétaires.

Mais le débat ne se limite pas aux contraintes extérieures. Au Togo, la question centrale reste celle de l’exécution. Le pays ne manque pas de documents stratégiques. Depuis les années 2000, les autorités ont multiplié les cadres de planification : DSRP I et II, SCAPE, PUDC, Vision Togo 2030, Plan national de développement, puis feuille de route gouvernementale 2020-2025.

Le DSRP devait poser les bases d’une croissance forte et réduire la pauvreté. La SCAPE, sur la période 2013-2017, promettait de faire du Togo un pays émergent en quinze ou vingt ans. La Vision Togo 2030 visait une croissance de 7 % et une richesse mieux répartie. Le PND 2018-2022 annonçait 500 000 emplois, des pôles industriels et une trajectoire d’émergence. La feuille de route 2020-2025 portait 42 projets et 10 réformes structurantes, avec des investissements estimés à 4,4 milliards de dollars.

L’annonce de Djamdè s’inscrit donc dans une histoire déjà longue. Elle ne sera pas jugée uniquement sur la qualité de ses formulations, mais sur sa capacité à rompre avec la logique des promesses successives.

La pauvreté, principal test de crédibilité

L’objectif de ramener la pauvreté à moins de 15 % d’ici 2040 est le point le plus fort du séminaire. C’est aussi le plus exposé à la critique.

Le Togo reste confronté à une pauvreté importante et profondément inégale selon les territoires. Environ 1,8 million de Togolais vivraient avec moins de 1 140 francs CFA par jour. Le taux de pauvreté national, mesuré selon le seuil national, s’établissait à 43,8 % en 2021-2022. En utilisant la ligne internationale d’extrême pauvreté de 2,15 dollars par jour, il était estimé à 25,8 % en 2023. Plus d’un quart de la population vivrait donc encore dans l’extrême pauvreté.

Cette réalité sociale rend l’objectif 2040 particulièrement exigeant. Pour passer de 43,8 % de pauvreté nationale à moins de 15 %, le Togo devrait réduire la pauvreté d’environ 29 points de pourcentage en moins de vingt ans. Or les précédentes stratégies n’ont pas permis d’atteindre des résultats suffisamment rapides et durables.

La fracture territoriale est l’un des grands défis du pays. La région des Savanes affichait une incidence de pauvreté de 65,1 % selon l’enquête EHCVM 2018-2019. La pauvreté rurale est estimée autour de 59 %, contre 24 % dans les zones urbaines. En 2018-2019, 64,9 % de la population togolaise était considérée comme pauvre ou vulnérable à la pauvreté.

Réduire la pauvreté sous 15 % d’ici 2040 suppose donc davantage qu’une croissance globale. Il faudra une croissance inclusive, capable de toucher les ménages ruraux, les jeunes, les femmes, les petits producteurs agricoles et les populations vivant dans les zones les plus fragiles.

Faure Gnassingbé semble avoir intégré cette dimension dans son discours. En évoquant la modernisation agricole, il a insisté sur la nécessité d’associer plusieurs leviers. « La modernisation agricole suppose des routes, de l’énergie, du stockage, de la transformation, du foncier sécurisé, des financements et des compétences », a-t-il affirmé.

Cette approche systémique est pertinente. Elle reconnaît que l’agriculture ne peut être transformée par les seuls intrants ou par des annonces de campagne. Elle exige des infrastructures, des marchés, des services financiers, de la formation et une gouvernance foncière sécurisée.

Mais là encore, le problème est moins dans le diagnostic que dans la mise en œuvre.

La dette limite les marges de manœuvre

L’ambition 2040 se heurte aussi à une contrainte financière majeure. Le Togo a engagé ces dernières années d’importants investissements dans les infrastructures, la logistique, l’énergie, les services publics et la résilience des régions exposées à l’insécurité. Cette stratégie a soutenu l’activité économique, mais elle a aussi pesé sur les finances publiques.

La dette publique a atteint 4 217,73 milliards de francs CFA à fin décembre 2024, soit 69,16 % du PIB, un niveau très proche du plafond communautaire de 70 % fixé dans l’espace UEMOA. Même si ce ratio a reculé autour de 65 % du PIB à fin juin 2025, l’encours total de la dette a continué de progresser en valeur, dépassant 4 288 milliards de francs CFA au premier trimestre 2025. En trois ans, la dette publique aurait progressé d’environ 45 % en valeur nominale.

Cette amélioration relative du ratio donne un peu d’air aux autorités, mais elle ne supprime pas la contrainte budgétaire. Le Togo doit continuer à financer ses priorités sociales tout en poursuivant la consolidation des comptes publics.

Or doubler le niveau de vie moyen exige des investissements massifs et durables. Il faut financer l’école, la santé, la formation professionnelle, les routes rurales, l’énergie, l’industrialisation, la transformation agricole, le numérique, l’accès à l’eau et les filets sociaux. Il faut aussi répondre aux dépenses sécuritaires croissantes dans un contexte régional instable.

Le défi est donc double : mobiliser davantage de ressources internes et améliorer la qualité de la dépense publique. Sans discipline budgétaire, l’ambition 2040 risque de se transformer en nouveau catalogue de projets. Sans investissements sociaux suffisants, elle restera une promesse abstraite pour les populations les plus vulnérables.

La question du secteur privé est également centrale. La feuille de route 2020-2025 misait fortement sur les investissements privés, avec environ 80 % des financements attendus du secteur privé dans l’enveloppe de 4,4 milliards de dollars. Si cette mobilisation n’a pas atteint les résultats escomptés lors du cycle précédent, la nouvelle stratégie devra expliquer pourquoi et comment elle réussirait mieux.

Dans un environnement marqué par des risques sécuritaires, des contraintes de financement et une demande intérieure limitée, l’État devra créer des conditions plus solides pour attirer des capitaux productifs, au-delà des annonces institutionnelles.

Des modèles étrangers difficiles à transposer

Le gouvernement togolais dit s’inspirer de plusieurs trajectoires internationales, dont celles du Vietnam, de la Corée du Sud, de l’Indonésie, de l’île Maurice, du Cambodge et du Brésil. Ces comparaisons peuvent nourrir utilement la réflexion. Elles rappellent que des pays partis de niveaux de développement modestes ont pu transformer leur économie en une ou deux générations.

Mais ces modèles ne se résument pas à des slogans. La Corée du Sud a bâti sa transformation sur l’éducation, l’industrialisation, la discipline administrative et l’innovation. Le Vietnam a combiné ouverture économique, transformation agricole, intégration commerciale et montée en puissance manufacturière. L’île Maurice a diversifié son économie en s’appuyant sur une gouvernance relativement stable, des institutions plus prévisibles et une stratégie de spécialisation progressive.

Le Togo peut tirer des leçons de ces expériences, mais il ne peut pas les copier mécaniquement. Sa taille, sa base productive, son marché intérieur, sa structure sociale, sa dépendance aux financements extérieurs et son environnement politique sont différents.

La vraie question est donc de savoir quels secteurs peuvent porter une transformation togolaise réaliste. L’agriculture, la logistique, la plateforme industrielle d’Adétikopé, le port de Lomé, les services numériques, l’énergie et la transformation locale peuvent constituer des leviers. Mais leur impact dépendra de leur capacité à créer des emplois massifs et décents, notamment pour une jeunesse nombreuse.

La croissance ne suffira pas si elle reste concentrée dans quelques pôles modernes. Elle devra irriguer les territoires, réduire les inégalités et améliorer le revenu des ménages ordinaires.

Le poids du contexte politique

L’objectif 2040 intervient aussi dans un contexte institutionnel particulier. Le Togo est entré dans une nouvelle architecture politique après l’adoption de la Constitution d’avril 2024, qui a fait évoluer le pays vers un régime parlementaire. Dans ce nouveau système, le président du Conseil des ministres exerce l’essentiel du pouvoir exécutif.

Cette évolution a été vivement critiquée par l’opposition et une partie de la société civile, qui y voient un mécanisme de prolongation du pouvoir de Faure Gnassingbé, déjà à la tête du pays depuis 2005 après avoir succédé à son père Gnassingbé Eyadéma. En mai 2025, il a prêté serment comme président du Conseil des ministres, un poste qu’il peut exercer sans limitation de mandat tant que son parti conserve la majorité parlementaire.

Le parti au pouvoir, l’Union pour la République, domine largement les institutions. Avec 108 sièges sur 113 remportés lors des législatives d’avril 2024, il dispose d’un contrôle quasi total du Parlement. Cette configuration réduit fortement les contrepoids politiques et nourrit les critiques sur la redevabilité réelle du pouvoir.

Cette dimension politique pèse sur la crédibilité des grandes promesses de développement. Un objectif à l’horizon 2040 suppose une vision longue, mais aussi des mécanismes de redevabilité. Qui évaluera les résultats ? Selon quels indicateurs ? Avec quels audits indépendants ? Quelles conséquences si les objectifs intermédiaires ne sont pas atteints ?

Le Togo a déjà connu des objectifs chiffrés ambitieux. La SCAPE devait accélérer la croissance et l’emploi. Le PND devait transformer structurellement l’économie. La Vision Togo 2030 devait inscrire le pays sur la voie de l’émergence. La feuille de route 2020-2025 promettait des projets structurants et des réformes ciblées. Le bilan de ces cadres successifs reste discuté, notamment parce que l’évaluation indépendante et publique de leur impact social demeure limitée.

Pour que l’objectif 2040 ne soit pas perçu comme un nouvel exercice de communication, il devra être accompagné d’un calendrier précis, d’indicateurs accessibles, d’un financement documenté et d’un mécanisme d’évaluation transparent.

Une ambition possible, mais sous conditions

Ramener la pauvreté sous 15 % d’ici 2040 n’est pas impossible. Des pays ont déjà connu des transformations rapides lorsque la croissance a été forte, durable et redistributive. Mais dans le cas du Togo, l’écart entre la situation actuelle et l’objectif annoncé reste important.

Le pays devra maintenir une croissance solide pendant de longues années. Pour atteindre un tel objectif, il lui faudra une croissance moyenne soutenue et inclusive, proche des niveaux observés dans les pays ayant réussi leur transformation économique rapide. Or la croissance togolaise récente, estimée autour de 5,3 % en 2024 et projetée à 6,2 % en 2025, reste encore en dessous du rythme nécessaire pour doubler durablement le niveau de vie tout en absorbant la croissance démographique.

Le pays devra aussi réduire la fracture entre le sud et le nord, renforcer les services sociaux de base, moderniser l’agriculture, créer des emplois productifs, améliorer la gouvernance foncière, maîtriser la dette et restaurer la confiance dans l’action publique.

Le séminaire de Djamdè a le mérite de poser clairement une ambition. Il reconnaît aussi que le développement ne peut plus être pensé en silos, ministère par ministère, sans coordination ni mesure rigoureuse de l’impact. Le gouvernement parle de « sélectivité accrue », de « cohérence intersectorielle » et de « discipline de planification et d’évaluation ». Ces notions correspondent effectivement aux exigences d’une gouvernance de résultats.

Mais l’histoire récente du Togo invite à la prudence. Le pays ne sera pas jugé sur la beauté de sa feuille de route, ni sur la qualité des modèles étrangers cités, mais sur les résultats visibles dans la vie quotidienne des Togolais. En 2040, l’indicateur décisif ne sera pas le nombre de séminaires organisés, mais le nombre de familles sorties durablement de la pauvreté, le nombre de jeunes ayant trouvé un emploi digne, le nombre de villages raccordés aux services essentiels et la capacité de l’État à rendre compte de ses engagements.

À Djamdè, Faure Gnassingbé a fixé un cap. Reste désormais à prouver que cette promesse ne rejoindra pas la longue liste des plans de développement togolais restés à mi-chemin.

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