Patrice Talon à la tête du Sénat : « Y a-t-il eu vraiment alternance ? », s’interroge Jean-Baptiste Elias
L’élection de Patrice Talon à la présidence du Sénat continue d’alimenter le débat sur la portée de l’alternance politique intervenue au Bénin en mai 2026. Jean-Baptiste Elias, figure de la société civile et ancien président du Conseil consultatif de l’Union africaine sur la corruption, estime que le retour de l’ancien chef de l’État à la tête d’une institution dotée d’importantes prérogatives pose la question de la réalité du renouvellement politique.

Jean-Baptiste Elias ne cache pas son malaise après l’élection de Patrice Talon à la présidence du Sénat. Invité à s’exprimer lors d’un débat consacré à « l’État de droit et l’alternance politique en Afrique », le président du Front des organisations nationales contre la corruption (FONAC) a livré une lecture critique de la nouvelle configuration institutionnelle béninoise.
« Ce soir, je suis triste », a-t-il lancé au début de son intervention. Pour lui, le Bénin s’était imposé depuis la Conférence nationale de 1990 comme l’un des pays africains régulièrement cités pour sa pratique de l’alternance et son attachement à l’État de droit.
La transmission du pouvoir entre Patrice Talon et Romuald Wadagni, le 24 mai 2026, semblait inscrire le pays dans cette continuité. Avant son départ, Patrice Talon avait d’ailleurs publiquement réaffirmé qu’il quitterait la présidence à la fin de son second mandat.
Mais pour Jean-Baptiste Elias, l’arrivée de l’ancien chef de l’État à la tête du Sénat, quelques semaines seulement après son départ du Palais de la Marina, oblige à regarder l’alternance au-delà du seul changement de président de la République.
« Y a-t-il eu vraiment alternance ? », s’est-il interrogé.
« Il est parti pour mieux rester »
L’ancien responsable de l’Union africaine relève également la présence, dans la direction de la nouvelle chambre, de plusieurs personnalités ayant occupé des fonctions importantes sous la présidence de Patrice Talon. Il cite notamment Louis Vlavonou, ancien président de l’Assemblée nationale, devenu vice-président du Sénat, ainsi qu’Alassane Seidou et Adidjatou Mathys. Ces deux derniers font partie des personnalités officiellement désignées le 1er juillet 2026 pour siéger dans la nouvelle institution, Alassane Seidou au titre des anciens hauts responsables des Forces de défense et de sécurité et Adidjatou Mathys au titre de l’Assemblée nationale.
Pour Jean-Baptiste Elias, cette concentration d’anciens responsables du précédent pouvoir dans la direction du Sénat nourrit des interrogations sur le renouvellement effectif des centres de décision. Il affirme avoir été interpellé par plusieurs interlocuteurs africains avec lesquels il a conservé des relations depuis son passage à la tête du Conseil consultatif de l’Union africaine sur la corruption. Selon son récit, certains lui auraient résumé la situation béninoise par une formule : « Il est parti pour mieux rester. »
La critique formulée par Jean-Baptiste Elias ne porte pas directement sur la régularité juridique de l’élection de Patrice Talon. Elle concerne davantage sa signification politique et les pouvoirs confiés au Sénat par la révision constitutionnelle de 2025. La nouvelle chambre comprend des membres de droit, parmi lesquels les anciens présidents de la République Patrice Talon, Boni Yayi et Nicéphore Soglo, ainsi que d’anciens présidents de l’Assemblée nationale et de la Cour constitutionnelle répondant aux critères prévus par la Constitution. À ces membres s’ajoutent les personnalités désignées par le président de la République et l’Assemblée nationale.
Pour Jean-Baptiste Elias, c’est précisément l’importance accordée à cette institution dans la régulation de la vie politique qui rend la question de sa direction particulièrement sensible. Le Sénat est notamment chargé de contribuer à la stabilité politique, à la préservation de l’unité nationale et au respect de la trêve politique.
Son intervention s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’évolution des démocraties africaines. Jean-Baptiste Elias a cité plusieurs pays qu’il considère comme des exemples d’alternance, parmi lesquels le Sénégal, le Ghana, le Botswana, Maurice, le Cap-Vert ou encore la Zambie, tout en évoquant d’autres États où le renouvellement du pouvoir reste beaucoup plus limité.
Pour lui, le cas béninois prend une dimension particulière en raison de l’image démocratique construite par le pays depuis 1990. Le changement intervenu à la présidence de la République ne suffit donc pas, à ses yeux, à clore le débat sur l’alternance si les principaux centres institutionnels demeurent occupés par les figures du pouvoir précédent.
La discussion a cependant fait apparaître une autre approche : l’État de droit et l’alternance électorale ne garantissent pas, à eux seuls, la stabilité et le développement. Plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité d’institutions répondant aux aspirations sociales, d’une culture civique plus forte et d’une participation responsable des citoyens.
Pour Jean-Baptiste Elias, la nouvelle configuration du Sénat pose néanmoins une interrogation qu’il juge centrale : le Bénin a-t-il seulement changé de président ou a-t-il véritablement connu une alternance politique ?
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