Migrants contre Milliards : le « chantage » de Rabat à l’Europe ?
Moins d’un mois après l’arrivée massive de dizaines de milliers de migrants à Ceuta, de nouvelles déclarations marocaines sur les enclaves espagnoles ravivent les tensions avec Madrid. Dans le même temps, l’Union européenne envisage de renforcer son soutien financier au Maroc pour la gestion des frontières. Une succession d’événements qui remet au premier plan une accusation déjà formulée lors de la crise de 2021 : celle d’une possible utilisation de la pression migratoire comme instrument de négociation diplomatique.

La scène s’est déroulée le 24 août 2026 au Palais royal de Rabat. Lors d’une cérémonie religieuse présidée par le roi Mohammed VI, le ministre marocain des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, a évoqué la « lutte sacrée » menée pour « libérer les villes occupées ». Son intervention, qui faisait référence à Ceuta et Melilla à travers l’histoire de plusieurs figures religieuses originaires de Ceuta, a immédiatement retenu l’attention en Espagne.
La portée politique de la séquence tient autant aux mots employés qu’au cadre dans lequel ils ont été prononcés. Ahmed Toufiq intervenait devant Mohammed VI, le prince héritier Moulay Hassan et le chef du gouvernement Aziz Akhannouch. Pour autant, son discours ne constitue pas l’annonce d’une nouvelle doctrine diplomatique : aucun changement formel de la position marocaine sur les deux territoires n’a été communiqué par le ministère des Affaires étrangères.
Madrid a rapidement réaffirmé sa ligne. « Ceuta et Melilla sont espagnoles », a déclaré la porte-parole du gouvernement, Elma Saiz. Le gouvernement espagnol considère les deux villes comme faisant partie intégrante de son territoire et de celui de l’Union européenne, une position également transmise officiellement à Rabat par voie diplomatique après plusieurs déclarations marocaines récentes.
Ces prises de position interviennent alors que Ceuta peine encore à absorber les conséquences de la crise migratoire du 30 juillet. Environ 72 000 personnes ont franchi irrégulièrement la frontière depuis le Maroc lors de cette journée, selon les estimations espagnoles citées par plusieurs sources européennes. Le bilan humain a ensuite été réévalué à au moins 82 morts du côté espagnol et 14 au Maroc, tandis que plusieurs milliers de migrants se trouvaient toujours dans l’enclave plusieurs semaines plus tard.
Le précédent de 2021 nourrit les soupçons
La crise de juillet rappelle inévitablement celle de mai 2021. À l’époque, environ 8 000 personnes étaient entrées à Ceuta en deux jours après un relâchement apparent des contrôles marocains. L’épisode avait éclaté en pleine crise diplomatique provoquée par l’accueil en Espagne de Brahim Ghali, chef du Front Polisario, venu y recevoir des soins médicaux.
Le lien entre les deux événements avait alors été suggéré par un membre du gouvernement marocain. Mustapha Ramid, ministre d’État chargé des droits humains, avait estimé que le Maroc avait le droit de relâcher son effort après l’accueil réservé à Brahim Ghali et affirmé que Madrid devait comprendre que « sous-estimer le Maroc est coûteux ».
La ministre espagnole de la Défense, Margarita Robles, avait répondu en accusant directement Rabat de « chantage ». Elle reprochait aux autorités marocaines d’avoir laissé des milliers de personnes, dont des mineurs, tenter de rejoindre Ceuta à la nage ou en franchissant la clôture frontalière. « Nous n’accepterons aucun chantage », avait-elle déclaré à la radio publique espagnole RNE.
Cinq ans plus tard, la comparaison a ses limites. Aucun élément public ne permet aujourd’hui d’établir que les autorités marocaines ont organisé ou volontairement déclenché l’afflux du 30 juillet 2026. Sur le terrain, les forces marocaines ont utilisé des canons à eau, des moyens antiémeute et des renforts pour tenter de contenir les passages. Après la crise, Rabat a également renforcé ses dispositifs à proximité de Ceuta et procédé à des arrestations lorsque de nouveaux appels à franchir la frontière ont circulé sur les réseaux sociaux.
Le Maroc rejette d’ailleurs explicitement l’idée d’une instrumentalisation. Une source du ministère marocain des Affaires étrangères a affirmé début août que le royaume n’agissait « ni sous pressions, ni chantage, ni contrepartie ». Rabat soutient avoir alerté Madrid avant la crise sur les conséquences d’une décision de la justice espagnole limitant les possibilités de retour immédiat des migrants interceptés en mer. Selon les autorités marocaines, cette évolution aurait affaibli l’effet dissuasif du dispositif frontalier et été exploitée par les réseaux de passeurs.
Des centaines de millions d’euros au cœur de la coopération migratoire
Les interrogations se déplacent désormais vers Bruxelles. Le Maroc bénéficie depuis plusieurs années d’importants financements européens pour la gestion migratoire, la surveillance des frontières, la lutte contre les réseaux de passeurs et les politiques de retour.
Selon les chiffres communiqués par la Commission européenne à Euronews, 222 millions d’euros ont été engagés entre 2021 et 2024 au profit de la coopération migratoire avec Rabat. Bruxelles prévoit encore 190 millions d’euros supplémentaires d’ici la fin du cadre budgétaire actuel en 2027, soit plus de 400 millions d’euros sur la période considérée.
La coopération ne se limite pas aux équipements de surveillance. L’Union européenne avait notamment lancé en 2023 un programme budgétaire de 152 millions d’euros consacré à la gestion des migrations au Maroc, dans le cadre d’un ensemble de programmes de coopération portant également sur les réformes économiques et la transition écologique.
Or la crise de Ceuta intervient au moment où Bruxelles et Rabat négocient un nouveau partenariat stratégique et global, attendu d’ici la fin de l’année. Selon plusieurs responsables européens interrogés par Euronews, les événements de juillet conduisent désormais l’UE à renforcer dans le futur accord les volets consacrés à la migration, à la sécurité et au contrôle des frontières.
Ursula von der Leyen a elle-même évoqué la nécessité d’améliorer la gestion des frontières, les mécanismes d’alerte précoce ainsi que le soutien « technique et financier » accordé au Maroc. De son côté, le commissaire européen aux Affaires intérieures et à la Migration, Magnus Brunner, a estimé que l’UE devait utiliser l’ensemble de ses leviers pour obtenir une coopération durable de Rabat, soulignant la vulnérabilité créée par la dépendance européenne vis-à-vis des pays voisins en matière migratoire.
Une interdépendance qui donne à Rabat un poids considérable
La question dépasse ainsi la seule crise du 30 juillet. La géographie place le Maroc dans une position particulière : il contrôle une partie essentielle des routes terrestres et maritimes conduisant vers l’Espagne et, par conséquent, vers l’Union européenne.
Pour Bruxelles et Madrid, la coopération avec Rabat constitue donc un élément central de la maîtrise des arrivées irrégulières. Pour le Maroc, cette situation renforce mécaniquement son poids dans les négociations portant non seulement sur la migration, mais aussi sur le commerce, les investissements et la coopération politique.
Cette relation d’interdépendance nourrit les soupçons à chaque crise. Le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, a accusé après les événements de juillet les autorités marocaines d’avoir « encouragé et permis » l’afflux, tandis que Rabat a catégoriquement rejeté ces accusations. La Commission européenne s’est gardée d’attribuer directement la responsabilité au gouvernement marocain.
L’attitude de Madrid reste elle aussi prudente. Lors de sa visite à Ceuta le 31 juillet, Pedro Sánchez a parlé d’une « violation » et d’une « attaque contre l’intégrité territoriale » espagnole, tout en évitant d’accuser le Maroc. Il a au contraire souligné la coopération des autorités marocaines pour organiser les retours et attribué le déclenchement de la crise à l’interprétation d’une décision judiciaire espagnole par les réseaux de trafic de migrants.
La chronologie reste néanmoins politiquement sensible. Une crise migratoire sans précédent frappe Ceuta ; Bruxelles envisage ensuite de renforcer son soutien financier et sécuritaire au Maroc ; puis plusieurs responsables marocains remettent publiquement la souveraineté sur Ceuta et Melilla dans le débat.
Ces éléments ne démontrent pas l’existence d’un mécanisme coordonné par Rabat pour obtenir des concessions européennes. Ils expliquent en revanche pourquoi l’accusation de « chantage migratoire », formulée officiellement par Madrid en 2021, refait surface dans le débat européen.
Pour l’Union européenne, le défi consiste désormais à maintenir une coopération indispensable avec le Maroc sans créer une relation dans laquelle le contrôle de la migration deviendrait un levier disproportionné de négociation. Pour Rabat, l’enjeu est inverse : continuer à valoriser son rôle de partenaire stratégique sans accréditer l’idée que la stabilité de la frontière européenne dépendrait de concessions politiques ou financières.




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