Le Bénin dans l’invention d’une démocratie de « maîtrise »

Trente-six ans après la Conférence des forces vives de décembre 1990, le Bénin semble avoir tourné une page fondatrice. Non pas en reniant formellement l’héritage démocratique issu de cette rencontre historique, mais en en réécrivant méthodiquement les règles, l’esprit et les usages.

Edouard DjogbénouVoir tous ses articles
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Le Bénin dans l’invention d’une démocratie de « maîtrise »
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Trente-six ans après la Conférence des forces vives de décembre 1990, le Bénin semble avoir tourné une page fondatrice. Non pas en reniant formellement l’héritage démocratique issu de cette rencontre historique, mais en en réécrivant méthodiquement les règles, l’esprit et les usages.

Le pays fait aujourd’hui le choix d’une nouvelle forme de démocratie. Plus encadrée. Plus verticale. Plus silencieuse.
Au début des années 1990, le multipartisme béninois relevait presque de l’exubérance politique. Une centaine de partis, une Assemblée nationale animée par des courants idéologiques antagonistes, des débats parfois excessifs mais vivants.

La démocratie béninoise parlait fort, débattait mal parfois, mais débattait toujours. La conflictualité faisait partie du paysage. Elle était perçue comme un coût acceptable de la liberté politique.

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Trois décennies plus tard, le contraste est saisissant. Le multipartisme subsiste juridiquement, mais la réalité politique s’est condensée autour de deux grands blocs. La pluralité n’a pas disparu sur le papier, elle s’est évaporée dans les faits. Les partis historiques ont été dissous, absorbés ou marginalisés. La compétition politique s’est déplacée des urnes vers les cénacles internes, des meetings vers les négociations feutrées.

Ce basculement se lit d’abord dans la nature du débat public. Là où s’affrontaient autrefois des visions du pays, s’impose désormais un débat unidirectionnel. La force des idées a cédé la place à la discipline de groupe.

L’Assemblée nationale, jadis traversée par des contradictions assumées, fonctionne aujourd’hui selon une logique de majorité et de minorité liées par des accords de gouvernance. La divergence existe, mais elle ne s’exprime plus. Elle se gère.

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La présidentielle, autrefois ouverte et imprévisible, est devenue une compétition sous contrôle. Hier, la recherche de “l’oiseau rare” structurait la scène politique. Aujourd’hui, ce sont deux formations politiques qui décideront, pour l’après-2026, qui est éligible au rêve présidentiel.

Les discussions avec les grands électeurs qui mènaient entre temps le jeu démocratique n’existent plus parce que ces derniers sont tenus.

Désormais, une élection ne se gagne pas sur un bilan, mais sur la maîtrise du système politique et des acteurs qui le composent.

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Le changement est tout aussi profond dans l’animation de la vie publique. Manifestations, grèves, sit-in, pressions syndicales et mobilisations citoyennes constituaient autrefois le bruit de fond de la démocratie béninoise. Ce tumulte, perçu comme une pagaille improductive par les tenants du nouveau modèle, a été méthodiquement étouffé. Syndicats, société civile et partis politiques semblent désormais soumis à une règle tacite de retenue permanente. Le silence est devenu une vertu civique.

Les institutions de régulation et de contre-pouvoir n’échappent pas à cette reconfiguration. La Cour constitutionnelle et le Parlement, piliers du jeu démocratique, évoluent désormais sous la supervision d’un nouvel étage institutionnel, présenté comme un gage de stabilité et d’expérience. Institutions de contre pouvoir, elles sont devenues institutions d’accompagnement du programme politique de l’exécutif.

Ce nouveau choix démocratique traduit une méfiance assumée envers l’imprévisibilité démocratique et une préférence nette pour la continuité contrôlée.

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Ce modèle est revendiqué. Il est défendu par ses promoteurs comme une réponse rationnelle aux excès du passé. Mettre fin à la pagaille, sécuriser les décisions publiques, inscrire le pays sur le rail du développement.

Le Bénin, selon les mots de Patrice Talon, aurait “retrouvé sa marque”. Une marque faite de discipline, d’efficacité et de prévisibilité.

Mais la question centrale demeure. À quel prix ?
Une démocratie peut-elle durablement prospérer lorsque la participation se mue en résignation, lorsque le pluralisme devient décoratif, lorsque le silence est érigé en norme politique ?

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Le nouveau modèle béninois repose sur une promesse de performance. Il lui reste à répondre à une exigence plus fondamentale : celle de l’adhésion.
Le défi du prochain président ne sera pas seulement économique ou institutionnel. Il sera profondément politique et symbolique. Il s’agira de réconcilier l’ordre avec la parole, la stabilité avec le débat, l’efficacité avec le sentiment d’appartenance collective.

Les slogans « il faut rentrer dans le rang » ne suffiront pas. Seuls des actes forts, visibles et inclusifs permettront de recoudre ce lien fragile entre l’État et les citoyens.
L’unité des filles et fils du Bénin ne se décrète pas. Elle se reconstruit. Et c’est là, sans doute, que se jouera la véritable épreuve du nouveau modèle démocratique béninois.

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