La fin des grèves ? Non, leur exil : comment les États fabriquent l’illusion de la paix sociale
Alors que les méthodes classiques de contestation sont de plus en plus bridées par le droit et la technique, une nouvelle forme de lutte émerge. Des cliniques privées françaises aux salles de classe béninoises, les travailleurs réinventent la grève par l’exil, le numérique et l’invisibilité. Analyse d’une mutation sociologique qui échappe encore aux radars des gouvernants.

Alors que les méthodes classiques de contestation sont de plus en plus bridées par le droit et la technique, une nouvelle forme de lutte émerge. Des cliniques privées françaises aux salles de classe béninoises, les travailleurs réinventent la grève par l’exil, le numérique et l’invisibilité. Analyse d’une mutation sociologique qui échappe encore aux radars des gouvernants.
Le 11 janvier 2026 restera peut-être comme la date d’un paradoxe sociologique majeur. À Bruxelles, deux mille médecins français entament un exil symbolique pour dénoncer une loi de financement de la Sécurité sociale jugée mortifère. En conséquence immédiate, cent mille opérations programmées sont reportées, paralysant de nombreux blocs opératoires privés. Au même moment, à Cotonou au Bénin, des enseignants béninois dans la catégorie des Aspirants aux Métiers de l’Enseignant (AME) continuent de braver l’interdiction de grève dans une semi-clandestinité pour réclamer des titularisations promises depuis des années. Ces scènes que tout semble séparer révèlent en réalité une transformation silencieuse du conflit social qui ne disparaît pas mais se reconfigure à l’échelle mondiale.
L’anesthésie juridique et le divorce des élites
La prétendue paix sociale dont se félicitent certains gouvernements est une construction de façade. En France, si la conflictualité semble refluer après les cent soixante et onze jours non travaillés pour mille salariés de 2023, c’est que la grève traditionnelle est devenue un luxe inaccessible ou un acte lourdement sanctionné. La répression administrative s’est intensifiée avec des réquisitions préfectorales systématiques. L’usage du pouvoir législatif, notamment via l’article 49.3 sur les réformes de la retraite, vide le dialogue de sa substance. Au Bénin, cette logique est poussée à son paroxysme par une restriction drastique, voire une interdiction totale du droit de grève dans les secteurs dits stratégiques depuis les lois de 2018 et 2022. Cette pacification par la loi ne résout rien mais produit une invisibilisation statistique du mécontentement.
L’indignation se nourrit également d’un divorce flagrant entre les efforts demandés aux travailleurs et la gestion des grands groupes. Le mois de novembre 2024 avait marqué les esprits en France quand des fleurons industriels comme Michelin ou Auchan ont annoncé des milliers de suppressions de postes alors qu’ils bénéficiaient de fonds publics massifs et versaient des dividendes records. Michelin, qui a distribué 1,4 milliard d’euros de dividendes en 2024, annonçait la fermeture de ses usines de Vannes et Cholet, menaçant 1 254 emplois. Auchan dévoilait quant à lui un plan social portant sur 2 389 postes. En janvier 2026, la justice invalidait ce dernier, considérant que le groupe avait dissimulé la structure de la galaxie Mulliez pour échapper à ses obligations. Ce sentiment d’injustice traverse les frontières et se retrouve chez les trente mille enseignants précaires du Bénin à qui l’on refuse une titularisation au nom de priorités budgétaires nationales. La vice-présidente Mariam Chabi Talata leur a déclaré en septembre 2025 : « Vous êtes trente mille, mais il y a quatorze millions de Béninois. » Pour ces agents traités comme des travailleurs de seconde zone, la modernité économique ressemble étrangement à une précarité structurelle.
Les nouveaux visages de la résistance
Puisque la grève est rendue matériellement impossible par l’atomisation du salariat et l’ubérisation de l’économie, la résistance emprunte de nouveaux canaux que les outils d’analyse classiques peinent à saisir. Le conflit se déplace désormais dans l’intime et l’individuel. Le turnover massif, l’absentéisme stratégique ou les démissions successives constituent une forme de grève permanente qui pèse sur la productivité sans jamais apparaître dans les bilans sociaux. Ces micro-résistances sont le cri d’une main-d’œuvre qui, du Nord au Sud, ne peut plus cesser le travail sans risquer sa survie immédiate mais refuse de consentir en silence.
En Afrique de l’Ouest, où plus de 80 % de la main-d’œuvre relève de l’économie informelle, les vendeurs ambulants ou conducteurs de mototaxis (particulièrement au Bénin) sont structurellement incapables de faire grève. En France, les travailleurs de plateformes numériques, juridiquement indépendants mais factuellement subordonnés, se trouvent dans une situation similaire. Pourtant, des solidarités transnationales naissent. Pendant que les médecins français organisent leur exil symbolique, des syndicats d’enseignants béninois échangent sur les réseaux sociaux leurs stratégies de contournement des interdictions. En Côte d’Ivoire, des enseignants ont bravé en avril 2025 les menaces gouvernementales. En Guinée, en novembre 2025, ils négociaient sous la pression d’une grève imminente. Partout, les mêmes revendications relatives à la reconnaissance du travail accompli, conditions décentes d’exercice, fin de la précarité structurelle.
Cette convergence des luttes ne relève plus seulement de la coïncidence calendaire, mais d’une réponse commune à un modèle de gestion globalisé qui traite le service public comme une variable d’ajustement comptable. Que ce soit à travers le recours systématique aux réquisitions en France pour briser les grèves hospitalières ou par l’interdiction pure et simple du droit de grève dans les secteurs stratégiques au Bénin, on assiste à une uniformisation des méthodes de coercition. Cette pression engendre, par un effet de vases communicants, une solidarité d’un genre nouveau où l’on ne se bat plus pour paralyser l’outil de production, mais pour préserver son intégrité professionnelle face à l’atomisation. Le risque pour les gouvernements est de voir ces colères souterraines, faute de débouchés institutionnels, se cristalliser en une remise en cause radicale du contrat social à l’échelle d’un continent.
Il semble devenu urgent de déconstruire le mythe managérial de la fin du conflit social. En présentant la protestation collective comme un archaïsme, les pouvoirs publics légitiment des réformes qui ne font qu’accroître les tensions souterraines. La réalité est celle d’une mondialisation des relations professionnelles où les travailleurs inventent sans cesse de nouvelles manières de contourner les obstacles juridiques. Le défi intellectuel consiste aujourd’hui à voir ce que les statistiques ne captent plus à savoir les réseaux numériques de contestation, les sabotages discrets et les solidarités transnationales qui naissent entre les enseignants d’Afrique de l’Ouest et les praticiens hospitaliers d’Europe. Confondre l’invisibilisation d’une crise avec sa disparition est souvent le prélude à des explosions sociales imprévisibles.
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