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La dépigmentation: la beauté au prix de sa santé

Les merveilleux souvenirs d’une époque où la beauté africaine, le noir d’ébène de la femme du continent faisait la fierté de tous s’éloignent à petit pas dans une société qui se dit « modernisée ». Difficile désormais de vanter les mérites du fameux slogan « Black is beautiful » (la beauté est africaine). Aujourd’hui, le « combat » se mène entre des gens qui veulent prouver, à tout prix, leur teint métissé et le degré de leur métamorphose corporel. Dans la ville de Cotonou, de Douala, de Conakry ou dans d’autres du continent noir, le phénomène de la dépigmentation prend de l’ampleur auprès surtout des femmes. Ces dernières estiment se rendre « belles » mais au prix de leur santé et de leur suivie.

Le phénomène de la dépigmentation semble désormais être l’épidémie du 21è siècle. Si cette pratique a déjà envahi toute l’Afrique, Cotonou, la ville économique du Bénin (Afrique de l’Ouest) regorge de nombreuses femmes qui ont fait recours à la dépigmentation volontaire (DV) pour éclaircir le teint naturel de leur peau. Dans le rang, on y retrouve également des hommes.

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La dépigmentation, par simple définition, est une décoloration involontaire ou non de la peau. Elle se produit en cas d’absence ou de destruction de mélanine, le pigment naturel de la peau. Cette dépigmentation volontaire pour un teint « jaune papaye » ou pour « copier la femme blanche » touche toutes les couches de la population noire d’Afrique et, plus étonnant, de la diaspora. Elle peut être d’ordre pathologique, comme le vitiligo (trouble de la pigmentation de la peau caractérisé par la présence de taches décolorées, de forme et de localisation variables, entourées par un bord foncé, sans modification de l’épiderme, définition selon le Petit Robert), ou résultant d’une action volontaire (la DV) par application de produits chimiques à base notamment d’hydroquinone ou de mercure. En d’autres termes, cette pratique repose sur l’usage de produits détournés  de leur usage médical ou de produits illicites. Ces produits, sous forme de crèmes, gels, laits corporels ou savons, sont utilisés seuls ou en association. Ceux qui s’y adonnent disent appliquer ces produits une ou plusieurs fois par jour durant plusieurs mois voire des années.

D’après un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 47% des femmes africaines se dépigmentent malgré les fortes disparités de tout genre. Suivant le même rapport, 77% des femmes au Nigeria, 59% au Togo, 27% au Sénégal et 57% au Bénin se livrent à cette pratique. Sur le continent, 72% des produits dermatologiques vendus serait des produits éclaircissants. Sur le marché noir, le taux est beaucoup plus élevé.

« Disposer d’un avantage concurrentiel »

Dans de nombreuses boutiques cosmétiques au Bénin, même dans la ville la plus reculée du pays, des produits possédant des propriétés éclaircissantes se vendent parfois comme de petit pain. Si les « grandes dames » préfèrent les grandes boutiques avec des marques reconnues dans le domaine, des jeunes filles ou femmes aux moyens financiers limités se ruent vers les vendeuses du quartier pour s’approvisionner de ces produits toujours pour le même but ; s’éclaircir.

A l’origine, les produits présents sur le marché et qui concourent à la dépigmentation devraient être utilisés à des fins thérapeutiques. Ces produits contiennent très fréquemment des dérivés du mercure (30,9%), d’hydroquinone (24%) ainsi que des corticostéroïdes (18,5%) dépassant largement les normes exigées par l’OMS.

Tout comme Christine, enseignante de biologie rencontrée dans un des collèges de Cotonou, beaucoup de femmes soutiennent que leur démarche de dépigmentation résulte de leur souci de « maintenir leur conjoint ou partenaire auprès d’elles puisque ce dernier à une inclination certaine pour des femmes claires de peau ». Clarisse, elle, justifie plutôt son geste de la DV par des préjugés tenaces vantant le teint clair ou blanc comme séduisant et socialement valorisant. Une chose qui lui procure « un avantage sentimental concurrentiel » par rapport aux autres femmes qui ont fait l’option de conserver leur teint naturel. Les femmes concernées rencontrées dans les villes de Cotonou et de Porto-Novo arguent également que la polygamie qui met les co-épouses en concurrence pour des faveurs du mari ou du partenaire constitue l’une des causes qui poussent la femme à se dépigmenter. Il serait donc plus responsable, au-delà de la propension à la victimisation, de ne s’en tenir qu’aux causes psychologiques, sociales, des causes beaucoup plus prosaïques pour justifier la dépigmentation volontaire, en particulier.

Depuis 3 ans, Clarisse accomplit presque le même rituel corporel dans sa salle de bain devant son miroir. 45 mn environ le matin, une heure le soir, Clarisse enduit son visage et son corps de crème et de lotions dépigmentantes. Des produits qu’elle achète chez la dame du quartier et qu’elle mélange suivant les prescriptions de cette dernière, pour l’atteinte de son but.

Aminata, 25 ans, étudiante à l’Université d’Abomey-Calavi, Bénin, se procure, elle, de ses produits de beauté dans les pharmacies ou très souvent, sur le net. « Je fais souvent la commande de mes produits sur le net et je paie avec ma carte électronique VISA. Ces produits offrent l’avantage de connaître tous les contours concernant ses actions tant positives que néfastes sur le corps. C’est plus pratique, plus sûr et plus sécurisant car on y retrouve les avis des autres sur le produit. Ce qui me donne le libre choix », a affirmé Aminata.  Sur sa table de nuit, on y retrouve plusieurs gammes de produits cosmétiques mais pour la plupart éclaircissants. Du savon à la lotion en passant par le gel, la crème et autres, tout y est mis pour que la jeune étudiante apparaisse comme une princesse de beauté dans le public.

Des procédés complexes et préoccupants

La quasi-totalité des femmes et hommes rencontrés à ce sujet sont certes conscients du danger qu’ils encourent en s’adonnant à la dépigmentation, mais ils se disent déterminés « à corriger l’œuvre imparfaite de la dame nature » qui les a dotés de ce teint corporel. Chacun y va avec sa méthode, le résultat étant d’avoir une peau claire ou blanche. « A défaut de se rendre chez les spécialistes comme nous pour des produits adéquats, certains s’adonnent au slogan ‘do it yourself’ qui consiste à concocter sa propre potion magique, un cocktail chimique dont la composition importe peu », nous a confié Patricia Ahoadi, esthéticienne à Cotonou.

Ces personnes détournent les produits médicaux de leurs fonctions premières pour leurs effets secondaires blanchissants. « Je m’arrange pour un surdosage des crèmes et produits en hydroquinone (25% contre 2% pour usage médical), en mercure et en cortisone. Je fais la mixture avec de l’eau de javel afin d’accélérer le processus de la dépigmentation de ma peau », nous a témoigné Clarisse, maîtresse coiffeuse à Porto-Novo. Elle poursuit en soutenant qu’il s’agit d’un moyen peu coûteux mais avec des résultats « époustouflants ». Les plus nantis préfèrent des injections pour un effet radical sur les zones difficiles comme les mains, les pieds, le cou, les articulations, les parties dont le blanchiment nécessite des produits encore plus décapants.

« Pour ces personnes, nous leur expliquons, avant toute action, les effets néfastes et n’agissons qu’après leur autorisation », a confié Robert, dermatologue à Bohicon, centre-ville du Bénin.

Le pire dans ce phénomène de dépigmentation, des parents, pensant adapter la peau de leur enfants à ces produits pour un « teint uniforme » jusqu’à son âge adulte, dépigmentent également leurs progénitures dès leur bas-âge, histoire de l’assortir de la « belle couleur de la peau » à l’image de maman ou de papa. « Nous avons eu des témoignages des mamans qui en arrivent même à prendre dès la grossesse, des pilules blanchissantes afin d’obtenir un chérubin à la peau claire », mentionne Hubert, gynécologue dans une clinique coopérative à Cotonou.

La beauté aux conséquences désastreuses

La pratique de la dépigmentation de la peau n’est pas sans conséquence. Tout comme Clarisse, ceux qui s’y adonnent sont bien conscients des effets néfastes et parfois même dévastateurs de ces produits mais persistent dans la pratique. Le dermatologue Robert évoque des maladies liées à la peau. Au nombre de ces effets, il y a l’apparition ou aggravation d’infections de la peau (gale, mycoses, infections bactériennes etc.) pouvant être plus sévères. L’apparition ou aggravation d’une acné parfois très sévère, les vergetures larges, très inesthétiques et irréversibles et l’amincissement de la peau à l’origine de problèmes de cicatrisation sont autant d’effets désastreux de la dépigmentation selon le dermatologue. « Plus loin et même funestes, c’est le risque accru d’hypertension artérielle, de diabète, de complications rénales et neurologiques. C’est donc le chemin raccourci de la mort », a-t-il dévoilé.

Ces nombreuses conséquences devraient pourtant dissuader les adeptes les plus téméraires mais malheureusement, rien n’y fit. Dans tous les cas, revenir à sa peau d’origine relève d’un vrai parcours du combattant. La majorité des effets étant irréversibles une fois la boîte de pandore ouverte. Pour Patricia, esthéticienne, « une fois la dépigmentation faite sur la peau, il est quasi impossible de retrouver son teint originel, quel que soit le traitement et les moyens à déployer ».

« Face à ce phénomène qui prend de l’ampleur au Benin, le gouvernement devrait intensifier le contrôle des produits de tout genre qui entrent sur son territoire », préconise des citoyens rencontrés dans la commune de Sèmè-Podji, une ville frontalière à Cotonou. Au ministère de la santé, des efforts se font dans ce sens, mais la clandestinité de ces produits et la « vitalité » de l’informel font plomber ces efforts. En attendant donc une réglementation que pourront adopter les députés dans ce sens, les adeptes pourront continuer cette pratique à haut risques sanitaires.

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1 commentaire
  1. pkv dit

    Parfaitement écrit!

Les commentaires sont fermés.

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