Bénin – Dans les méandres du pouvoir Yayi : Mémoire du chaudron épisode 73

Notre impressionnant cortège s’ébranla en direction de Savalou. Un peu après Logozohè, un comité d’accueil très enthousiaste, composé de véhicules de diverses gammes et de taxis-motos, se mit en éclaireur devant nous.

Dans la disposition des véhicules dans notre cortège, je remarquai, comme chez le Général Mathieu Kérékou pendant la campagne électorale de 2001, une propension de Yayi à prendre la tête de la procession. Ce qui se révélait très rapidement dangereux pour le candidat, d’un point de vue purement sécuritaire.

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Chez le Général Mathieu Kérékou, cela s’expliquait par une grande allergie à la poussière. Et selon les confidences échappées de sa garde rapprochée, la vue des volutes de poussière sur la voie l’enrhumait, même si l’habitacle de son véhicule était hermétiquement isolé.

Deux solutions étaient alors souvent adoptées. Soit son véhicule prenait de l’avance sur le reste du cortège, soit un écart de temps et de distance était observé entre son véhicule et le véhicule qui le précédait. Cela laissait le temps à la poussière soulevée de tomber avant le passage de son véhicule.
Bien lui en a pris une nuit de cette campagne électorale de 2001, de ne pas prendre la tête du convoi, malgré l’état très poussiéreux de la voie.

Il était presque minuit ce jour-là, et nous venions de finir le dernier meeting de la journée à Bonou. Le Général Mathieu Kérékou mettait un point d’honneur à respecter scrupuleusement la prescription légale d’arrêt de tout meeting à zéro heure au plus tard. Nous revenions donc très fatigués de ce bout du monde qu’était Bonou en cette année-là. La voie qui y menait était en chantier et était hérissée de petits travaux d’ouvrage d’art. J’étais coincé dans une voiture qui suivait juste la voiture éclaireuse remplie des éléments de la garde présidentielle. La voie, très poussiéreuse, était parsemée de petites plaques signalétiques annonçant, parfois par surprise, des déviations.

L’obscurité était si épaisse, et les nuages de poussière si denses, que j’avais l’impression que notre chauffeur qui était un expérimenté conducteur de voitures « venues de France », conduisait à la jugeote. Soudain, il donna un violent coup de volant et freina en basculant notre véhicule sur le côté de la voie.

Revenus de notre émoi, nous constatâmes au milieu de la poussière devant nous, les feux de détresse de la voiture éclaireuse. Elle venait de buter violemment sur l’énorme masse de béton d’un ponceau en cours de construction. La voiture du Général, qui venait après nous, reçut des signaux, par un mouvement de torche de la part d’un élément de la garde pourtant blessé, de poursuivre son chemin sans s’arrêter.

La voiture suivante, qui était également remplie des éléments de la garde présidentielle, passa aussi à vive allure, accélérant pour se mettre en éclaireur à la voiture du Général. Une ou deux voitures furent ensuite réquisitionnées dans la suite du cortège pour le transbordement des soldats blessés, tous en tenue « Blue Jeans », ainsi que celui du matériel militaire de poing dont nous ne soupçonnions pas l’existence dans notre cortège.

Quand le reste du cortège redémarra un quart d’heure plus tard, il lui fut impossible de rattraper le véhicule du Général malgré la mise sous pression de nos différents moteurs. Nous ne retrouvâmes cette « Patrol 4 fois 4 » du « vieux » qu’à son domicile dans « les filaos » que nous ne ralliâmes qu’autour de une heure et demie du matin. Le Général était déjà monté dans sa chambre.

Ce souvenir de Bonou me revint cinq ans plus tard ce dimanche matin, lorsqu’au départ de Cadjèhoun, je remarquai, comme ce fut d’ailleurs le cas la veille dans notre périple dans le département du Plateau, cette propension de Yayi à défier les règles de sécurité, en faisant positionner sa voiture en tête de convoi. Si cette nuit-là , de retour de Bonou, le Général Kérékou s’était entêté à prendre la tête du cortège, il aurait sans doute fini aux urgences, puisque c’est fort probablement sa voiture qui aurait buté contre ce chantier de ponceau mal signalé dans l’obscurité.

Nous rentrâmes à Savalou, dans une ambiance triomphale faite de coups de klaxon et de vivats de la population massée sur les abords de la route, jusqu’au stade municipal, noir de monde. Ici aussi, l’union sacrée était totale autour du candidat Yayi, malgré la voix discordante du maire Vissoh qui, comme son alter ego de Dassa, battait pavillon Houngbédji.

L’élite politique de Savalou avait trouvé un bon prétexte pour se mettre ensemble. Autour du projet d’élection de Yayi, la ligne de démarcation séculaire entre les arrondissements mahis de l’est de Savalou, Logozohè, Lahotan, Monkpa, Ouessè, Gobada, Lama et les arrondissements de l’ouest essentiellement nagots et Ifè, Doumè, Tchetti, Ottola, Atakè, Agbado, Djaloukou, Kpataba, pour ne citer que ceux-là.

Mais, pour comprendre la géopolitique de Savalou en 2006, il faut remonter au décès, quelques années plus tôt, d’un certain Paul Dossou, mythique ministre des Finances des années post-conférence nationale et dont le regard mobile et habile, et sa maîtrise de la prononciation des chiffres en milliard, marqua durablement le paysage médiatique béninois sous le règne du président Nicéphore Soglo.

Car, c’est lui qui se positionnait pour être le leader politique incontestable de la cité des « Soha ». Mais, sa disparition prématurée ouvrit le champ des ambitions politiques à des leaders moins consensuels comme Edgard Alia dont les dissensions répétées avec la chefferie traditionnelle incarnée par le roi Gbaguidi Tossoh et certains jeunes leaders de la cité, ont réduit les chances d’apparaître comme un élément fédérateur.

Mais, Edgard Alia, sans être un homme politique de renom, faisait déjà preuve d’une certaine habileté politique et d’une capacité à manier sans scrupule, l’arme de la ruse politique et des intrigues. Ce qui lui permit d’ailleurs, souvenez-vous, de réussir devant un candidat Yayi très frileux, son historique marchandage politique, à quelques heures de la cérémonie de déclaration de candidature le 15 janvier 2006, au palais des sports du stade de l’amitié de Kouhounou.

Il avait certes avec lui, quelques cadres de Savalou dont Norbert Awanou, mais il était apparu très rapidement qu’il avait vendu à Yayi, un titre de propriété qu’il n’avait pas. Lazare Séhouéto, candidat de Force Clé à ces élections, comptait dans cette ville, un fidèle lieutenant, en l’occurrence le docteur Capo-Chichi, tout comme le candidat Idji Kolawolé pouvait aussi y revendiquer une certaine présence, surtout dans les arrondissements de l’ouest. Mais, aucun de ces prétendants ne se faisait beaucoup d’illusions. Savalou manquait certes d’un leader politique unificateur en son sein, mais Savalou savait déjà autour de quoi et de qui s’unir pour les présidentielles de 2006.

Et c’est ici qu’il faut souligner le rôle catalyseur de quelqu’un comme Désiré Adadja dans la mise en place du ferment fédérateur des cadres de Savalou autour de la candidature de Yayi. Ce petit homme simple et discret avait la réputation d’une intelligence flamboyante que justifie son parcours académique. Ceux de sa génération rapportent d’ailleurs souvent les exploits académiques de ce jeune Savalois qu’ils rencontrèrent au Lycée Béhanzin et qui ne fut jamais deuxième de sa promotion durant tout son parcours scolaire et universitaire.

J’eus aussi souvent l’occasion d’apprécier son exceptionnelle capacité de synthèse et de structuration, quand plus tard, j’écoutais ses prises de parole lors des conseils de cabinet civil que nous tenions tous les lundis matin au palais de la présidence et qui voyaient défiler tous les grands dossiers de la République, à l’exception notoire de ceux liés au secret d’Etat.

À ces séances, deux esprits me marquaient souvent par leur capacité à rendre très digeste, en une seule prise de parole, un dossier a priori rébarbatif : il s’agit de Désiré Adadja qui était conseiller technique aux technologies de l’information et de la communication du président de la République et de Issa Démolé Moko qui était conseiller technique à la gouvernance locale. Mais ces deux pouvaient, avec la même aisance, opiner sur tous les dossiers, de quelque ministère qu’ils viennent.

Ceci était une parenthèse pour dire aux plus jeunes qui liront cette chronique, que la réputation qu’ils bâtiront aujourd’hui sur les bancs de collège ou d’université ne se corrigera plus. Avoir un parcours d’élève fainéant, magouilleur et tricheur, leur fera faire peut-être une bonne carrière de politicien dans le Bénin de ces vingt dernières années. Mais ils couriront en vain derrière la respectabilité.

En tout cas, Désiré Adadja était très respecté et écouté par ses congénères et cela facilita sa prise de parole au sein de l’élite savaloise lorsqu’en 2004, de retour d’Abidjan où il dirigeait depuis une décennie le très technique projet RASCOM, organisation régionale africaine de communication par satellite , cet ancien directeur général de l’Office des Postes et Télécommunications mit la main à la pâte pour la mobilisation derrière Yayi Boni, ce monsieur qu’il rencontra physiquement pour la première fois en 1998 sur un vol Paris-Washington. Une histoire qui mérite d’être racontée, comme mérite d’être raconté ce coup de massue que Yayi abattit sur la tête de Armand Zinzindohoué, en marge de ce meeting au stade municipal de Savalou.

Tiburce Adagbe

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