Bénin – Dans les méandres du pouvoir Yayi : Mémoire du chaudron épisode 53

Dans la précipitation et un brin d’agacement, la voiture de Ahmed Akobi fut lancée pour faire un convoi avec celle de Yayi qu’elle ne rattrapa qu’au niveau du stade de l’Amitié de Kouhounou, actuel stade Général Mathieu Kérékou. Personnellement, ce voyage de nuit ne me posait qu’un problème de sécurité. Pas une crainte d’accident de la route.

J’avais déjà vu s’exprimer le génie du vieux chauffeur Tankpinou dans tellement de situations que j’avais fini par me convaincre qu’avec lui au volant, on pouvait fermer les yeux à Cotonou et ne les rouvrir qu’à Tchaourou. Je savais aussi que parfois, il lui arrivait de céder à la pression de Yayi qui, quand il ne sommeillait pas, contrôlait régulièrement, depuis la banquette arrière, le cadran de vitesse de la voiture, exigeant toujours un peu plus de vitesse. Je retiens à ce sujet une scène mémorable dans laquelle nous aurions pu sans doute laisser nos vies si quelqu’un dans la voiture n’était pas appelé à être forcément président de la République.

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Nous étions en partance pour Adja-Ouèrè, dans le département du Plateau, où Yayi allait régulièrement parler avec Séfou Fagbohoun, dans l’espoir d’un hypothétique soutien politique. Alors que je passais fortuitement à Cadjèhoun, il m’invita à monter dans la voiture et à l’accompagner à Adja-Ouèrè. C’était, si mes souvenirs sont bons, la dernière fois qu’il s’y rendait pour le compte de cette drague politique préélectorale.

Nous étions en fin 2005. Je savais, par le compte-rendu qu’il faisait de ses tentatives antérieures, que les deux passaient généralement le temps à tourner autour du pot. Il n’était sans doute pas raisonnable d’espérer un soutien du Madep au premier tour du scrutin, alors que Antoine Idji Kolawolé, président de l’Assemblée nationale et deuxième personnalité de l’État, rêvait intensément de la présidence de la République.

Mais n’empêche, Yayi se rendait quand-même, faire son exercice favori de courbettes, de génuflexions et de périphrases chez le leader politique holli qui avait mis un terme à l’hégémonie de Adrien Houngbédji dans le Plateau. Évidemment, Yayi en ressortait bredouille et frustré. Cela ne lui enlevait cependant pas la force de la persévérance.

Nous étions donc sur la route, roulant vers le département du Plateau. Le garde du corps, Yakoubou, pour une raison dont je n’ai plus souvenance, n’était pas du voyage. J’étais assis à côté de Yayi, sur la banquette arrière de cette Mercedes qui m’était si familière. De Cadjèhoun jusqu’à la sortie nord de Porto-Novo, nous roulâmes à petite vitesse, contraints à cela par l’état d’encombrement du trafic.

Mais après Ouando, la chaussée, bien que crevassée par endroits, s’étalait de plus en plus devant nous. Nous nous retrouvâmes bientôt derrière un camion-remorque qui, sur plusieurs kilomètres, nous imposait freinages et accélérations à son rythme. À un moment, Yayi s’agaça et demanda à Tankpinou d’engager un dépassement. Le chauffeur balança alors le volant et tenta un déboitement. Mais il dut rapliquer aussitôt. Un camion venait en sens opposé.

Nous patientâmes alors derrière notre camion, ralentissant, zigzaguant , freinant brusquement devant un nid-de-poule que nous ne pouvions voir de loin. Tout cela dura un temps qui nous parut une éternité. Yayi, dans la voiture, multipliait les jurons. Le vieux chauffeur, certainement sous cette pression, tenta un nouveau déboitement en basculant le volant sur la gauche. Mais cette fois-ci, il ne rappliqua pas et lança résolument le processus de dépassement.

C’est alors que nous vîmes surgir au loin, droit en face de nous, un autre camion. Le chauffeur insista et sollicita, d’un coup de pied sec sur l’accélérateur, toute la puissance de la Mercedes. Le problème est que ce camion que nous essayions de dépasser et qui, jusque-là, semblait aller à une vitesse de tortue, retrouva soudain toute sa vigueur et, au lieu de ralentir conformément aux règles du code de la route, pour faciliter notre reemboitement après le dépassement, essayait maintenant de nous défier.

En face de nous, le second camion qui paraissait si lointain, n’était plus qu’à une cinquantaine de mètres de nous. La mort droit dans les yeux ! Tout se passa en une fraction de seconde. Tankpinou eut juste un trou d’aiguille pour opérer son insertion devant ce camion qui faisait son maximum pour nous rendre le dépassement impossible. La violent effet de souffle du camion qui venait en face de nous, secoua si violemment notre voiture que, pour la première fois, j’eus une perception très imagée de l’expression « souffle de la mort ».

« Tankpinou, tu n’avais pas vu le camion ? » se contenta juste de lancer mollement Yayi, avant de passer rapidement à un autre sujet. Nous avions bel et bien échappé à la mort. Une fois sur le parking de la résidence de Séfou Fagbohoun à Adja-Ouèrè, le chauffeur Tankpinou et moi reparlâmes longuement de ce que nous venions de vivre, pendant que Yayi et son hôte s’étaient retirés dans le grand bâtiment pour discuter.

Je compris, à travers nos échanges, que Tankpinou en avait vu d’autres. Des crevaisons de pneu alors qu’il roulait à 190 kilomètres à l’heure, des rétroviseurs violemment arrachés par des dépassements trop millimétrés et beaucoup d’autres faits d’arme qui donnaient la chair de poule.

Mais le « chrétien céleste » qu’était Tankpinou croyait sans doute à l’assistance d’une escouade d’anges, chaque fois qu’il prenait le volant, et il ne devait pas manquer de « visionnaire woli » quelque part, dans une des innombrables assemblées du christianisme céleste, pour lui « voir les choses « . De toute façon, il m’était souvent arrivé de penser que ce profil supplémentaire du chauffeur pesait lourdement en faveur de la fidélité et de la loyauté que Yayi lui témoignait.

Car, avec du recul, et s’il m’était demandé de dire l’église de coeur de celui qui présida aux destinées du Bénin pendant une décennie, je répondrai avec certitude, assurance et sans stigmatisation aucune : Yayi est du christianisme céleste. Cela n’a jamais été apparent.

Mais telle est ma conviction, qu’illustreront la facilité et l’audace avec lesquelles un réseau d’escrocs installa au vu et au su de l’État, la douloureuse affaire ICC-Service, dont beaucoup de Béninois portent encore les cicatrices. Mais nous n’y sommes pas encore… C’est donc à la latitude de Kouhounou que la voiture « 4×4 Land Cruiser » de Yayi fut ratrappée et contrainte à un convoi, quoique minimal.

Dès le lendemain, les premiers échos de ce voyage nous parvinrent et nous mirent tous immédiatement d’accord. Yayi avait été bien inspiré de se dérober à tout l’appareillage politico-bureaucratique qui s’emparait déjà progressivement de lui, pour aller voir de ses propres yeux le déroulement des opérations d’inscription sur les listes électorales dans les départements du septentrion.

Et le moins que l’on puisse dire est qu’il faut parfois aveuglément suivre le flair et les intuitions du chef, simplement parce que vous n’opérez pas toujours dans la même dimension sur certains sujets. La situation était catastrophique dans le nord. C’était à la limite du sabotage…

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