Tontine en ligne au Bénin: L’audace d’un bonheur hypothétique

Les moyens traditionnels de collecte d’épargne ont considérablement évolué, ces dernières années, avec les techniques de l’information et de la communication (TIC). Derrière leurs écrans de smartphone, des centaines, voire des milliers de volontaires, souscrivent pour une tontine en ligne avec une fin incertaine.

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« Tontine pour achat de tchiganvi », « Tontine pour Bazin et guipure », « Tontine pour ustensiles de cuisine », « 1 100F / semaine pour chaussures dames et colliers », pour n’évoquer que ces cas. Ces dénominations sont des noms des groupes whatsapp, dont les liens sont abondamment partagés pour permettre une forte adhésion des désireux.

« L’invitation d’adhésion peut être adressée à un ami, un camarade, un membre de la famille (plus rassurant parfois) ou à un internaute avec qui on partage un quelconque groupe sur les réseaux sociaux et à qui on a un minimum de confiance virtuelle », a clarifié Angèle, étudiante en année de licence à l’Université d’Abomey-Calavi et initiatrice du groupe de tontine « 1 100F / semaine pour chaussures dames et colliers ».

Suivant ses explications, le forum doit regrouper 10 personnes maximum pour un total de 10 mille francs CFA soit 15,27 euros. « A 18h au plus tard tous les samedis, tous les membres devront déjà envoyer leur mise avec notification dans ledit forum whatsapp. Dans la journée du lundi, l’intéressé entre en possession de ses chaussures et colliers préalablement retenus avant le démarrage de la tontine », a expliqué Angèle, 28 ans et qui initie une telle tontine depuis deux ans environ.

« Grâce à mes nombreuses tontines virtuelles, j’ai pu m’acheter presque tous mes ustensiles de cuisine et ma garde-robe est plus ou moins bien fournie. Quand je voulais me marier en février dernier, ces achats d’antan ont fait que les dépenses ont été considérablement réduites à ce sujet ». Ainsi s’est exaltée Pascaline, assistante de direction dans une structure de communication dans la ville de Cotonou.

Tout comme Pascaline, Nelly (coiffeuse), Rodrigue (aide-soignant), Armel (fonctionnaire de l’administration publique) et bien d’autres, interviewés, ont eu satisfaction après seulement 10 ou 15 semaines de tontine, selon le cas. « Souvent, ces tontines ne sont pas à ramasser en espèce, mais destinées à l’achat de ce pourquoi le forum whatsapp a été créé », clarifie, pour sa part, Armel.

Les tontines ne sont pas seulement destinées à des achats de pagne, de bijoux, d’ustensile de cuisine ou autres du genre. Olivier, conducteur de camion gros porteur a pu s’acheter un terrain de trois hectares dans la commune d’Adjohoun, 70 km de Cotonou. « Il m’a fallu seulement 10 semaines (moins de 3 mois) pour que je m’achète cette parcelle dans ce village un peu reculé de la grande ville. Nous étions 10 personnes, toutes catégories confondues, mais disposant la capacité financière de déposer 15 mille 400 francs CFA (23,5 £) tous les vendredis soir. Les responsables du groupe vous achètent la parcelle avec tous les papiers nécessaires en votre nom », a affirmé Olivier.

Un saut dans l’incertitude

Les nouvelles techniques de tontine via les réseaux sociaux sont loin d’être rassurantes. Le risque est plus énorme que les tontines traditionnelles qui se faisaient par affinité et regroupement d’une même classe socioprofessionnelle. Et pour le sociologue Abdon Houéto, « il s’agit d’un saut dans le vide pour une fin incertaine ». Toutefois, il reconnait que tout succès est la résultante d’une audace, d’un risque et d’un saut dans l’inconnu. « Et plus le risque est grand, plus la victoire est épatante », mentionne-t-il.

Judith est auxiliaire de pharmacie dans la commune de Sèmè-Podji, ville située entre Cotonou et Porto-Novo. Malgré son assiduité et sa ponctualité dans l’envoi de sa mise hebdomadaire, elle n’a jamais bénéficié, jusqu’à présent, de sa part de tontine. « Nous sommes dix femmes dans le groupe avec une mise hebdomadaire de 2 600 destinée à l’achat d’un tissu wax, qualité moyenne de 25 mille francs. Après les 6 premières (y compris l’initiatrice) qui ont normalement ramassé, les 4 restantes (j’en fais malheureusement partie), n’ont pas pu l’avoir puisque deux membres ayant déjà ramassé se sont volatilisées sans nouvelles », témoigne Judith qui dit ne plus avoir l’envie de tenter une telle aventure virtuelle.

Un contrôle presque inexistant

Cette tontine « nouvelle génération » est un casse-tête pour les autorités administratives et surtout policières. Son contrôle échappe presque à l’administration. « Quand la confiance y règne et que la tontine s’est déroulée sans accroche jusqu’au bout, tant mieux. Au cas contraire, il est difficile, mais pas impossible, de retracer les personnes malintentionnées et de mauvaise foi qui ont tout fait capoter », nous a-t-on confié à l’Agence nationale de surveillance des Systèmes financiers décentralisés (ANSSFD).

Selon d’ailleurs le décret n°2015-346 du 15 juin 2015 portant attributions, organisation et fonctionnement de l’Agence Nationale de Surveillance des Systèmes Financiers Décentralisés (ANSSFD), la mission de l’ANSSFD n’est focalisée que sur la supervision, la prévention et la protection de tous les Systèmes financiers décentralisés (SFD) qui ont reçu l’autorisation d’exercice formellement en République du Bénin. Une attribution qui le dispense de tout contrôle sur cette forme de tontine ou de microcrédit en ligne qui est d’ailleurs plus informelle que tout autre.

Même le Comité de stabilité financière et d’assainissement du secteur de la micro finance (CSFASM), qui vient en appui à l’Agence nationale de surveillance des Systèmes financiers décentralisés (ANSSFD) se retrouve limité dans ce cas étant donné qu’il s’agit d’une forme de microcrédit permettant aux adhérents d’avoir un retour sur investissement.

Le code du numérique à la rescousse

Les déconvenues qui découlent souvent de ces pratiques en ligne sont bien plus traumatisantes causant d’énormes préjudices aux victimes. Mais une fois dans les commissaires et en absence d’une réglementation digne de ce nom dans le domaine, l’officier de police judiciaire s’appuie donc sur la loi N°2017-20 du 20 avril 2018 portant code du numérique en République du Bénin.

L’article 328 de ce code fait obligation à tout prestataire de service en ligne de publier toutes les informations nécessaires concernant son produit et sur sa personne ou la personne morale qui conduit cette activité.

Dans l’article 329, il est stipulé que « toute personne exerçant une activité de commerce électronique en République du Bénin ou à destination des utilisateurs établis sur le territoire de la République du Bénin est tenue d’informer sans délai les services de polices ou de gendarmerie et/ou les autorités administratives et judiciaires compétentes, de toute activité illégale, illicite ou suspecte (…) ». Mais malheureusement, ce bon sens est loin d’animer les initiateurs qui continuent d’exercer et d’arnaquer, à la limite, des citoyens béninois. « Et le faisant, ils sont donc interpellés et jugés en matière pénale sur la base de ce code numérique », conclut Jacques K. officier de police judiciaire.

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