Hugues Serraf: « Quand l’Afrique s’éveillera, nous l’enverrons se recoucher »

Dans une tribune publiée par le Monde, Hugues Serraf, journaliste et auteur du blog www.com-vat.com, a évoqué la pauvreté en Africaine. Selon lui, la Chine et l’Inde ont bien déçu le continent noir qui pourrait être l’icône de la pauvreté.

 

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La Chine et l’Inde nous ont bien déçus. Heureusement, il nous reste le continent noir comme icône de la pauvreté. Pour les gens de ma génération – ceux de 40 ans -, la métamorphose de la Chine ou de l’Inde, en fers de lance du capitalisme, ne coulait pas vraiment de source. Immenses territoires peuplés de miséreux, subissant les uns l’avanie maoïste, les autres l’horreur du système des castes, ces blocs représentant près de la moitié de l’humanité étaient la pierre dans notre jardin d’Occidentaux repus.

Ils crevaient de faim, nous jetions la nourriture par les fenêtres ; ils n’avaient rien, nous avions tout. Et notre souhait le plus cher, répété comme un mantra, était de voir les choses changer pour que les 20 % de terriens les plus prospères ne s’approprient plus 80 % des richesses de la planète. Mais voici que, stimulées par nos vœux d’égalisation par le haut, la Chine et l’Inde se sont mises à se développer. S’éloignant, qui de la rizière, qui du Gange, elles se sont mises à filer, qui des tee-shirts, qui du code HTML. Tous ces grands naïfs ignoraient que le concept du partage des richesses n’était pas à prendre de manière aussi littérale. Et que si partage, il devait y avoir, il concernait surtout celui des richesses de nos cousins les moins dignes : le magot des impérialistes yankees, par exemple. En tout cas, pas le nôtre…

Clairement, tailleurs et plasturgistes chinois sont devenus nos ennemis. Quant aux comptables et programmeurs de Bangalore, ils devraient bientôt les rejoindre au menu de nos détestations consensuelles. Leur succès est notre défaite. Leur croissance notre récession. Même l’Amérique latine, longtemps perçue comme le terrain de jeu de généraux Tapioca manipulés par la CIA, est en train de les rejoindre sur le chemin du développement. Les Brésiliens, dont nous appréciions les émouvantes favelas, se mêlent désormais de fabriquer des machines à laver ou d’exporter des céréales. Les Argentins, qui nous avaient bien fait l’hommage d’une spectaculaire cessation de paiement, seront bientôt sortis d’affaire.

Franchement, c’est à vous dégoûter de prendre d’assaut les rues de Seattle si, en s’enrichissant, les pauvres rendent nos discours de principe aussi creux qu’une assiette à potage. Il nous reste pourtant, réconfort du tiers-mondiste désespéré, l’Afrique et ses difficultés chroniques. Traversé de conflits ethniques, pré-carré de nos multinationales et de nos organisateurs de rallyes, écrasé par les pandémies, brisé par la désertification, le continent noir reste indéfectiblement fidèle à notre vision de la pauvreté méritante. Une pauvreté forcément entretenue par l’égoïsme de nantis pâles et obèses. Formidable ! Car sans l’Afrique, que nous resterait-il à exiger de l’OMC, au-delà de la défense de nos propres intérêts face à ceux des Américains, des Néo-Zélandais ou des Polonais ?

Mais imaginons un instant que l’Afrique, du Zaïre au Nigeria, du Sénégal au Cameroun, s’avise de mettre ses affaires économiques en ordre et parvienne à décoller. Imaginons que l’Algérie place enfin ses ressources pétrolières au service d’un développement harmonieux et durable… Dans ce contexte, nos amis du Sud ne se lanceraient sans doute pas immédiatement dans la fabrication de lecteurs MP3 ou de satellites. Ils auraient plutôt tendance à profiter de la faiblesse du coût et de l’abondance de leur main-d’oeuvre pour produire du seau de plage et du slip rayé à tire-larigot.

Bimbeloterie Asiatique

Et une fois ces babioles fabriquées, c’est bien chez nous, en Europe, qu’ils chercheraient à les commercialiser. Quant aux francophones parmi eux, enfin dotés de structures de formation efficaces, ils pourraient même s’inspirer de la stratégie indienne, Cotonou jouant les Bangalore et récupérant les miettes de notre sous-traitance informatique.

Combien de temps faudrait-il alors à la classe politique française pour hurler à la concurrence déloyale, ordonnant au Mali et à la Sierra Leone de se doter d’un système social comparable au nôtre avant d’oser tester nos marchés ? Combien de temps lui faudrait-il pour exiger de l’Ethiopie ou du Liberia, l’établissement de régimes fiscaux proches du nôtre pour avoir le droit de nous vendre du mobilier de jardin en polypropylène ? Et un smic à 1 000 euros pour les ouvriers tchadiens ? Et des retraites par répartition pour les Guinéens ? Et des tickets-restaurants pour les Burkinabé ?

L’Afrique a ceci de pratique qu’elle autorise la permanence d’un discours tiers-mondiste obsolète ailleurs dans le monde. Elle nous permet de prétendre que le tropisme antilibéral de la France participe de sa générosité : fermer nos frontières à la bimbeloterie asiatique sert en fait à exiger une amélioration du niveau de vie de l’ouvrier chinois.

Que la PAC soit le principal frein à l’émergence d’une agriculture africaine performante n’a pas d’importance, la France pouvant défendre, dans le même souffle grandiloquent, les aides européennes à ses exportations de poulets et la création d’une illusoire sous-taxe Tobin.

L’Afrique ne s’est pas encore éveillée. L’Afrique du Sud, bien sûr, montre la voie. Et de petits pays comme le Botswana prennent un chemin encourageant. Mais qu’elle relève vraiment la tête et on verra ce qu’on verra… Que nul n’en doute, la France saura la rappeler à sa mission d’icône de la pauvreté éternelle.

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