Bénin – Cérémonie funéraire : Une tradition qui se modernise (1/3)

Au Bénin, les morts ne sont pas morts. Pour donc garantir une vie aux défunts, les parents, familles et alliés organisent parfois pompeusement leurs funérailles. Mais entre la tradition et la législation en la matière, ces cérémonies dites « agô » laissent souvent un long chapelet de dettes à égrener.

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Les cérémonies funéraires de chaque défunt s’organisent en fonction du rang socioprofessionnel de sa progéniture. Les conditions de vie du disparu importent peu. Certains meurent à l’indifférence totale de ses propres enfants et des membres de sa famille. Mais une fois décédé, le défunt bénéficie d’une cérémonie somptueuse avec des millions de francs dépensés. Le comble, c’est que certains décèdent, faute de soins médicaux découlant de l’inaction des ayants-droit.
Casimir (66 ans), était employé d’une société de gardiennage privée à Cotonou. Sa santé, souvent fragile, l’a poussé à la démission. Il se réfugie dans sa maison de fortune à Porto-Novo. Abandonné par ses 6 enfants (majorité en fonction dans l’administration du pays), Casimir, divorcé, décède le 16 octobre 2016 dans la plus grande indifférence.
Les enfants, ayant appris la mort de leur « père », ont ordonné le dépôt du corps à la morgue de Danto, Akpro-Missérété pour un délai de 4 mois. « Les différentes formalités, les frais de conservation du corps et l’habillement du défunt au retrait ont coûté 398 150 mille francs CFA, soit 608 euro) », a mentionné Bernardin, fils cadet et agent dans un département ministériel du Bénin.
Avant le retrait du corps, le 4ème mois, toute la maison du défunt a été réfectionnée, d’autres bâtiments érigés et l’endroit transformé. Le jour de l’inhumation et des cérémonies funéraires, toute la maison y compris les alentours étaient en « fête ». Bâches majestueusement décorées, sonorisations de toute sorte, services traiteurs et animation de tout genre, tout était au rendez-vous pour, ont-ils dit, rendre le dernier hommage mérité à leur papa qui, il convient de le rappeler, est décédé dans des conditions « miséreuses » à l’indifférence de tous ou presque.
Le total des dépenses engagées au cours de cette « folie festive » se chiffrerait à une quinzaine de millions de francs CFA, selon le benjamin de la famille. Et le cas des enfants de Casimir n’est malheureusement pas le seul. Cérémonie d’inhumation, anniversaire de décès et autres, les Béninois, surtout les Porto-noviens, misent presque tout pour paraître le plus nanti ayant rendu « un digne hommage au parent disparu » au mépris des normes traditionnelles et cultuelles.
 

De l’historique des funérailles

Au Bénin, les morts ne sont pas morts. Leurs âmes, pour ce qui est de la croyance, sont quelque part où elles ont besoin de rituels pour mieux se reposer. C’est donc dans ce cadre que la société ancestrale a érigé un rituel funéraire.
Le rituel funéraire ou encore les funérailles sont un ensemble de paroles et de danses accompagnant l’agonie puis la mort d’un être humain afin de lui rendre un dernier hommage. En le faisant, on l’accompagne grâce à une cérémonie fort-simple. Les rites funéraires sont les fondements, selon certaines têtes couronnées et historiens, de la civilisation et de la tradition africaines.
Etant donné donc que les réalités diffèrent y compris les rites traditionnels qui varient d’une région à une autre, ces funérailles, malgré le temps qui passe, sont toujours exigées avant, pendant et après l’inhumation d’un être humain.
« Jadis, après les rituels, les cérémonies qui les accompagnaient étaient bien encadrées et nul ne peut en son temps, peu importe son statut social et sa manne financière, déroger à cette prescription », entame Agossou, membre du collectif des sages de la ville de Porto-Novo. Dans ses explications, l’octogénaire signale qu’à la mort d’un être, les autres membres de la famille ne font pas la distinction entre les enfants du défunt et les autres de la collectivité familiale.

« Tout le monde se met ensemble et on paie quelques litres de sodabi, une boisson locale alcoolisée, des colas pris entre les membres de la famille et quelques amis proches de la famille. Il n’y avait pas du manger puisque les larmes ne permettraient pas de se donner ce luxe », nous a révélé Agossou, qui précise aussi que les cérémonies rituelles durent 7 pour les femmes et 9 jours s’il s’agit d’un homme.

« Mais l’évolution de l’humanité étant, j’assiste impunément à des cérémonies funéraires avec des millions engrangés alors même que parfois le défunt ou la défunte manquait du minimum vital pour survivre encore un peu », se désole aujourd’hui Agossou.
Tout comme Casimir, décédé à Porto-Novo en octobre 2016 et qui, quatre (4) mois après, a bénéficié d’une cérémonie funéraire grandiose, ils sont des milliers de Béninois qui, après une vie à la limite miséreuse, ont une telle cérémonie à l’image du rang social de leurs progénitures et de la volonté de ces dernières à s’exhiber économiquement après le décès de leurs parents.
 

S’endetter pour « se faire voir »

A Porto-Novo, la capitale du Bénin, les cérémonies funéraires sont des moments de valorisation non seulement de la famille du défunt mais également de ses progénitures qui, considérant leur statut social et leur renommée au sein de cette société, mettent assez de moyens pour les derniers hommages à l’illustre disparu. Malgré l’inégalité des richesses, certains enfants de la collectivité se permettent de rivaliser avec les mieux lotis financièrement lors des cérémonies funéraires. Et pour se faire également une place lors de ces cérémonies, ces moins nantis font recours à des usuriers.
Aimé (soudeur à gaz) est le fils aîné d’une famille de 5 enfants et vit à Porto-Novo. Pendant près de 3 mois, Aimé s’est difficilement rendu à son garage. Une absence surprenante qui est intervenue juste après les cérémonies funéraires de sa mère.
« Nous sommes souvent embêtés par les créanciers qui défilent ici au garage et qui ne cessent de demander après Aimé », lance désespérément Anatole, un des garagistes. La plupart de ses créanciers ne connaissent pas sa résidence et ceux qui le savent le manquent constamment malgré leurs différentes stratégies. Selon son entourage, Aimé rentre très tard et ressort très tôt le matin.
Contrairement à tous ces créanciers et usuriers, nous avons eu la chance de le rencontrer, par l’entremise d’un de ses frères. Peur au ventre, puisque soupçonnant un probable piège, Aimé s’est montré après s’être assuré de notre présence sans créanciers, usuriers et forces de l’ordre.
« J’ai dû faire recours aux usuriers, aux amis proches pour des prêts, aux propriétaires de bétails pour l’achat de 2 bœufs, aux commerçantes pour l’achat des sacs de riz, de maïs, de bidons d’huile et des condiments, tout ceci à crédit », dévoile Aimé.
Pour lui, il espérait récupérer « cet investissement » avec les enveloppes que lui donneront ses invités le jour de la réception. « Mais c’était un fiasco total », se lamente-t-il aujourd’hui. Aimé étant le fils aîné de la famille, il ne dispose malheureusement pas autant de ressources financières que ses jeunes frères et sœurs. Mais pour les cérémonies funéraires de leur maman, il soutient qu’il lui fallait démontrer et assumer son droit d’aînesse de la famille.
« Les funérailles et autres cérémonies au Bénin restent de véritables moments de folles dépenses où certains, par envie de montrer qu’ils sont capables, s’endettent à des taux usuriers, vendent leurs biens pour paraître en espérant combler leurs poches avec les enveloppes financières qui leur seront données. Mais malheureusement, la majorité de ces cérémonies onéreuses laissent après un goût amer face à l’étendue des dettes à rembourser », a fait comprendre Nazaire Sado, député, auteur d’une proposition de loi sur les cérémonies funéraires en République du Bénin, au cours de la 7ème législature. Dans la plupart des cas, ces cérémonies ruineuses laissent, suivant le témoignage de nombre de Porto-Noviens interrogés, un long chapelet de dettes à égrener. « L’ardoise de la dette est si énorme et si lourde », signale Aimé lors de son témoignage.

« Au moment où ces personnes s’engagent pour de telle cérémonie, à la limite ruineuse, elles sont parfois incapables de payer la scolarité de leurs enfants qui n’avoisine même pas les dépenses affectées à l’achat des bœufs », se désole Rissikath, fidèle musulmane vivant à Porto-Novo.

Alors qu’il existe bien des dispositions légales qui réglementent et cadrent l’organisation et la tenue de ces cérémonies funéraires en République du Bénin. [A suivre]

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