Bénin: épisode 2 du testament imaginaire de Kérékou, un récit de Couao-Zotti

Après le premier épisode diffusé ce lundi 11 novembre 2019, Florent Coua-Zotti rend public le deuxième épisode de son récit imaginaire sur « les enseignements de l’ex-grand K, ce qu’il dirait sur toutes ces années de règne, son parcours en tant que chef mais aussi en tant qu’humble citoyen ».

Le testament du caméléon (épisode 2)

Donc, ces deux-là, Marx et Lénine étaient devenus mes potes. Enfin, je veux dire que je devais les considérer comme tels car ce sont des révolutionnaires. Mais c’est quoi la révolution ? Quand j’ai posé cette question, ces jeunes intellectuels m’ont sorti encore une de leurs trouvailles extraordinaires. Ils m’ont dit :

-Camarade Président, la révolution, c’est casser les durs, redresser les mous, liquéfier les solides, solidifier les liquides. L’homme est l’égal de la femme, la femme est l’égale de l’enfant et l’enfant est l’égal du grand-père et le grand-père est l’égal de tous. C’est pourquoi, tout le monde s’appelle « camarade ».

« Camarades Béninois, militants et militantes de la Révolution Populaire du Bénin. Nous voici, yeux dans yeux, soufflant en ce jour du 30 novembre 1975, la troisième bougie de notre Révolution. Le peuple tout entier, pour liquider les mauvaises pratiques nées de l’impérialisme, du néocolonialisme, du népotisme, a décidé de changer de nom au pays. Au lieu du Dahomey, cette terre d’héroïsme s’appellera désormais République Populaire du Bénin. Le socialisme est notre autoroute de développement, le marxisme-léninisme, notre sagesse philosophique. Prêt pour la Révolution et la lutte continue »

La formule m’a séduit. Non, blague à part. Ces jeunes savaient chiader le français…Entre vous et moi, j’ai un faible pour les lettrés. Moi-même, je n’ai pas beaucoup grimpé en haut dans les études. Je suis enfant de troupe, c’est-à-dire, petit cacaba pris dans le chokoto et envoyé au camp. Quel âge j’avais ? À l’époque, voilà comment le colon te donnait ton âge réel ou supposé.

-Mathieu, passe la main droite au-dessus de ta tête pour la déposer sur l’épaule gauche…Bien ! Mais tu m’as dit que tu étais né quand le village d’à-côté avait brûlé, non ?

-Oui, M’sié, c’est mon oncle qui a dit ça.

-Donc, mon petit, tu n’as pas sept ans, mais quinze ! En plus, tu pousses même des herbes sous le menton. Est-ce que ton zizi coule déjà du blanc ? Je ne te donnerai pas quinze ans, mais dix-sept ! Regarde tes pieds, ils sont durs, on dirait peau de crocodile, les ronces auront même peur de te piquer ! Bon, tu iras dans l’armée, les gens gaillards comme toi, feraient de très bons soldats. Allez, repos !

C’est dans l’armée que j’ai tout appris, mon frère : français, sociologie, littérature, maniement des armes et camaraderie. Je suis allé à Dakar et même à l’école de guerre en France, non, mais je parle aussi anglais… « What do you croit ? My taylor is rich, beaucoup rich ».

Mais les études sur la table, j’ai pas beaucoup fait…C’est pourquoi, ces gens dits « intellectuels » me balancent beaucoup de complexe. Quand ils te fouettent le français, avec les constructions carabinées, les mots compliqués et savants, je meurs aussitôt. Donc, quand ils disaient quelque chose, je prenais. Après m’avoir demandé de dire oui au Marxisme-Léninisme, ils m’ont exigé de dire non à tout, tout ce qui finissait par « isme ».

Tribalisme, j’ai dit non. Régionalisme, j’ai dit non. Ethnocentrisme ? J’ai dit non. Racisme ? Non. Favoritisme ? Non. Obscurantisme ? Non. Fétichisme ? Non. Catéchisme ? Non. Crétinisme ? Sexisme ? Gangstérisme ? Fofoisme ? Tontonisme ? Dadaisme ? Atotoisme ? Non ! Non ! Non ! Non ! Non ! Non ! Bref, on avait réussi à créer une poubelle de « ismes » et on y mettait tout, pensant qu’on pouvait en finir avec.

La révolution, c’est le travail. On a créé des usines de toutes sortes et on a dit que, pour que les gens y travaillent bien, faut inventer des slogans pour les galvaniser, les slogans du genre « mi wa zo, mi wa zo, abobo do zodji ». Mais les gens ont préféré les « abèrè ? Klouklou ! Abèrè ? Klouklou ! Do-wanni ? Waanni!! Massan Wènin ? Waanni ! Bénin wan gan babo ri ? Man man man man ! Souka tiinan? Sé soussé! Souka tiinan? Sé soussé! Etrooo Kokoko ! »

Au lieu de travailler, mes camarades révolutionnaires passaient tout leur temps à travailler les slogans. Et comment voulaient-ils qu’ils soient productifs ? Comment voulaient-ils que je les paie ? Mon ami Sekou Touré, l’éléphant du Fouta, le Grand Sylli comme on dit là-bas, m’a vu me démener comme un beau diable dans une corbeille de cafards et m’a conseillé « si tes compatriotes font semblant de travailler, toi, leur chef, fais semblant aussi de les payer. C’est ce que je fais en Guinée ».

Pour ce travail, on disait qu’on était sur « les fronts de lutte », en fait, on passait le temps à dormir ou à faire voyou aux femmes. Je dois avouer que comme mes compatriotes avaient recommencé à bien manger, leurs épouses ont retrouvé de l’embonpoint là où il faut et ils s’étaient remis à leur faire pompement. Il ne faisait pas bon vivre pour tous, mais il y avait le début de quelque chose.

C’est la partie du film que je n’aime pas, camarade béninois. Car, quelques imbéciles heureux ont voulu interrompre les choses. Au Parti de la Révolution Populaire du Bénin, on les appelait les « contre-révolutionnaires ». Ils sont contre la Révolution, contre l’ambiance dans laquelle nous vivions, contre l’air que nous respirions, contre le « tofi » que nous grignotions. Ils étaient tous à l’étranger, chez nos ex-amis, c’est-à-dire les Français ; et ils complotaient le jour, complotaient la nuit pour m’arracher la tête de mon cou.

Entre nous, regardez-moi bien ce cou, cette plante-là fournie comme la patte d’éléphant : qui est l’enfant né des eaux de son père, capable de me l’enlever ? Ces tocards en avaient tellement la trouille qu’ils étaient allés chercher un blanc, rouge comme de la carotte de mauvaise saison, balafré de partout du nom de Bob Denard.

Bob Denard : on l’appelle « affreux », il était intelligent comme une bête féroce, mais il avait toute sa morale dans le fusil: c’est-à-dire qu’il était capable de s’allier à vous pour ensuite se retourner contre vous puis, se remettre avec vous pour vous braquer. Il était aussi capable de redevenir l’ami de votre ennemi pour ensuite se transformer en ennemi de votre ami puis l’ennemi de votre ennemi pour être l’ami de votre ami pour vous tirer dans le dos. Vous comprenez ? Bon, moi non plus, mais il était comme ça. Sa devise : être du côté de l’argent. Il tuerait sa mère pour une poignée de dollars ! C’est donc celui-là que le docteur Emile, mon ex-ami qui me soignait le rhume quand je passais à Cotonou, c’est donc lui qu’il est allé chercher dans le Médoc, là-bas, dans la région bordelaise en France.

Mon Dieu ! Je croyais que Lolo avait un peu de jugeote. C’est vrai que son occupation, c’était les bistouris, les seringues, les stéthoscopes et parfois les sparadraps, mais quand même ! Aller demander à Denard de venir me rabougrir la tête, c’est comme se tromper de chemin dans le noir quand on veut porter la nourriture à la bouche.

La preuve, aussitôt qu’il a débarqué à l’aéroport de Cotonou, Bob s’est dépêché de remballer ses affaires dans l’avion en riant comme un âne fier d’avoir échappé à la morsure du lézard. Mais viens, viens, mon ami Bobo. Qui t’a dit que le lézard mordait les gens ?

C’était un dimanche 16 janvier 1977. Même les hiboux, porteurs de mauvaises nouvelles, en ont ricané. Denard avait eu tellement peur de nos gris-gris qu’il a réussi à sauver ses fesses. Malheureusement, quand on fuit comme ça, à la suite d’une débandade, on laisse sur place des traces. Bob n’a pas seulement laissé de trace, il nous a donné des documents balèzes accablant ses potes et lui. C’est pour la première fois qu’un tueur qui a raté son meurtre, offre aux policiers toutes les preuves de son acte manqué. Il y avait tout : son acte de naissance, ses jugements supplétifs, son casier judiciaire, ses actes de filouterie, ses cahiers de cours de mercenaires, les résultats de ses examens d’urine. Restait que le nom de ses maitresses. En tout cas, cette pantalonnade a donné comme résultats quelques macchabées et plusieurs gueules déchiquetées.

«Les mercenaires sont venus rendre visite aux Béninois. Les Béninois qui n’aiment pas les visites matinales parce que leurs grasses matinées leurs sont sacrées, leur ont demandé de se mettre en costume du dimanche pour montrer leur nez. Parce que le treillis, ça ne fait pas tenue de ville, quand même ! Mais ils se sont entêtés et ont commencé à tirer en l’air. Ceux des Béninois qui ne supportent pas de telles indélicatesses sont sortis et les ont menacés avec leurs pets. Avant même qu’ils lâchent ces bombes nauséeuses, les visiteurs encombrants ont décidé de prendre le large » .

Bon, ça c’est un humoriste qui a présenté les choses comme ça. Ce qui veut dire que cette déculottée a suscité chez les artistes une inspiration kilimandjaresque. Comme par exemple cette chanson « Yemon Xouignan » plébiscitée numéro 1 au hitparade du mercenariat international.

Yemon xouignan
Mercenaire-les mon xouignan
To gbato-les mon xouignan
Afou douto-les mon xouignan
Mercenaires-les mon xouignan
Do to miton mè

Avoun-les hon
Bo djo so do
Xouézoun wè yé do
Bo do aga houn!

De toutes les façons, avec cet héritage maigre, la révolution ne pouvait pas aller loin, elle est tombée malade et un matin, on est venu me réveiller pour me dire qu’elle est en agonie. « Maladie Terminée », c’est comme ça qu’il s’appelle, l’autre chauve sévèrement moustachu, « Azon Terminé », m’a dit que les étudiants ont décidé de liquider la révolution en faisant intifada.

-Anti quoi ?
-Intifada ! Mon général.

-C’est pas parce qu’ils sont à l’université que ces gamins doivent inventer de grands mots pour m’embrouiller le congolo ? J’ai fait, moi aussi, le latin et je sais décortiquer les mots.

Anti-fata : anti, ça veut dire contre…Fata, ça veut dire gratuit. Donc, anti-fata, c’est contre la gratuité…Mais la gratuité contre quoi ?

-Mon Général, ce n’est pas « anti », mais « inti » ?

Ah, intifada ? C’est l’histoire du lance-pierres de Yaser Arafat en Palestine. Ah, depuis quand mes étudiants sont allés à l’école d’Arafat pour apprendre à me jeter la pierre ? Je les ai envoyés massivement en Europe de l’Est, mais que diantre sont-ils allés chercher au Proche-Orient ? Il n’y a que des pierres là-bas !
J’ai convoqué un de nos journalistes de la radio, celui qui est plus petit que sa propre voix, mais qui fait trembler mes ennemis, je lui ai demandé : « Allassane, Yasseau, trouve-moi un mot compliqué pour angoisser les étudiants, il a cherché seulement pendant cinq minutes et a trouvé « anarcho-gauchiste ».

Trop fort, le petit Yasseau, trop classe !

Mais derrière ces arnacho-gauchistes, je soupçonne les ex-révolutionnaires qui m’avaient convaincu de devenir marxiste-léniniste en m’alignant sur le modèle. Ils descendent du même arbre de la contestation et sont forts dans la manipulation : le Parti Communiste du Dahomey. Que ce soit écrit, comme le disait le Pharaon, ils ne poseront jamais le cul sur le trône de ce pays, jamais, je dis jamais !

Ces révolutionnaires qui consommaient matin-midi-soir Marx et Lénine, puis après Mao Ze Doung, n’étaient pas seulement au dehors en train de m’insulter, de répandre des tracts infects sur moi ; ils ont réussi à infiltrer mon système, à se dissimuler comme des souris dans la casserole pour me parasiter. Des intellectuels devenus, pour défendre leurs ventres, de petits capitalistes, des voyous, de véritables jouisseurs. Tarés, je vous dis, tous tarés !

Avec l’industrie de la bière, ils se sont fabriqué des ventres d’araignée. Certains avaient tellement volé que tout le monde s’était mis à crier « oolé, oolé, oolé !!! Qu’a-t-il volé ? Volé ! Qu’a-t-il volé ? Volé »

J’ai convoqués tous les crieurs à la présidence là-bas en compagnie de la presse.

-Vous avez dit « Olé ! Olé ! » Mais qui a perdu son argent ?
Personne ne veut répondre ? Cessez de vous regarder comme de petits chimpanzés qui recherchent leur mère perdue, c’est à moi que vous devez parler….Je dis, camarades béninois, qui a perdu son argent ? Si vous me laissez sans réponse, c’est que vous me soupçonnez, moi, de tripatouiller l’argent du pays…Est-ce que j’ai menti ?

Héé ! Qu’est-ce qu’il a, ce père de famille ? Comment ? Il a fait pipi…Mon Dieu, c’est ça qui circule comme ça sur le sol de la Présidence de la République ! Non, mais…Et celui-là, qu’est-ce qui lui prend ? Il menace de s’évanouir… ? Bande de froussards de civiles ! Vous avez la bouche allongée comme le château d’eau de Cadjêhoun, vous parlez, parlez et quand on vous demande de le faire ici, c’est vos culottes qui dégoulinent de pipi…Bon, avant que tout cela finisse en océan, je vais vous dire ceci : qui n’a pas fait l’enquête, n’a pas droit à la parole. Le premier qui osera encore dire « qu’a-t-il-volé, volé », je le prends, je lui coupe la langue et je verrai avec quoi, il fera le kpakpato.

C’est là que la révolution avec l’antifata, les voleurs, les tricheurs, les racoleurs, les gouillanfiés a été liquidée. On ne pouvait plus tenir. La camaraderie avec ce barbu de Max, ce chauve de Lénine ne nous avait rien rapporté. Quand on leur demandait, «…aidez-nous, camarades soviétiques », ils souriaient et nous apportaient des conteneurs de livres en disant, « c’est bien dedans comment on apprend à pêcher le poisson ».

Quel poisson ? Non, mais quel poisson ? Niet, camarade Gourbatchov, mon peuple a la dalle, ce n’est dans vos papiers là qu’il trouvera à bouffer…Et les Français, me demandez-vous ? Les Français ? (À SUIVRE).

Florent Couao-Zotti, Ecrivain

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