Bénin – Polémique sur l’indépendance de la justice: un juge met le pied dans le plat et critique ses collègues

Depuis un moment, la justice béninoise est au ban des accusés. Il lui est reprochée l’abandon de ses prérogatives constitutionnelles pour se livrer pieds et mains liés au pouvoir exécutif. Face à la récurrence des critiques, un juge s’indigne et interpelle ses collègues sur leur devoir.

C’est à travers une lettre ouverte à l’attention des magistrats que le juge Freddy Yêhouénou exprime son indignation face au visage hideux que présente la justice béninoise fléchée de toute part par une population qui perd de plus en plus confiance à sa justice. Dans sa correspondance, le juge affirme qu’il se pose depuis plusieurs mois des questions sur ce qui arrive à leur corporation.

La plupart des questions qu’il se pose ont eu heureusement des réponses mais estime t-il, il s’impose le devoir de partager ses préoccupations avec ses collègues afin que leurs réponses puissent lui permettre de renforcer les siennes. Il s’impose ce devoir car précise t-il, la justice se présente un peu comme un navire dans lequel ils sont tous embarqués et le laisser naufrager n’épargnera personne. Aussi invite t-il, les collègues à prendre leur responsabilité « pour conduire le navire à bon port ». Lire ci-dessous la correspondance du juge Yêhouénou.

Correspondance d’un juge à ses collègues :

  Bonjour chers Collègues, tous pris en vos rangs et qualités.

Depuis quelques mois, je me pose plusieurs questions. Pour certaines questions, j’ai fini par trouver des réponses, mais pour d’autres, elles demeurent toujours sans réponses. Même si j’ai trouvé les réponses pour certaines questions, je pense qu’il est nécessaire de partager toutes ces interrogations afin que nous trouvions ensemble des réponses.

1- Existe-t-il encore un pouvoir judiciaire au Bénin ?

2- Quel est le rôle aujourd’hui du Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM) ? Est ce un organe mis en place pour permettre aux pouvoirs législatif et exécutif de contrôler le troisième pouvoir ?
Oui Magistrats nous sommes !

3- Sommes nous fiers d’être magistrats si nous ne sommes pas indépendants dans l’accomplissement de notre mission qui n’est que de rendre la justice ?

4- Sommes nous fiers d’être juge ou membre du ministère public si nos décisions sont prises pour servir les autres pouvoirs ou l’une des parties au procès ?

5- Sommes nous fiers d’être juge si nos décisions ne peuvent pas être exécutées ?

6- Sommes nous fiers d’être procureur ou substitut du procureur si la liberté de parole à l’audience est source de poursuites disciplinaires ?

7- Sommes nous fiers d’être magistrats si les justiciables ne peuvent pas exercer les voies de recours et que leur cause soit examinée en appel ?

8- Sommes nous fiers d’être magistrats si certains collègues sont obligés d’abandonner certaines procédures pendantes devant eux sur instruction ?

9- Sommes nous fiers d’être magistrats si l’indépendance du juge est source d’insécurité pour lui ainsi que pour sa famille ?

10- Sommes nous fiers d’être magistrats si nous ne pouvons pas faire preuve de compétence dans notre office de juge ou de ministère public, d’humilité et de courtoisie dans nos comportements et propos ?

Oui les questions sont nombreuses et appellent chacun d’entre nous à réfléchir.

Je termine par cet exemple. La justice aujourd’hui est un navire aux creux des vagues. Chacun d’entre nous a un rôle à jouer pour que le navire arrive à bon port. Dans le cas contraire nous allons tous couler. Se taire et voir le navire couler est plus dangereux et nous rendra tous coupables. J’ai dit.

Freddy YEHOUENOU
Juge au Tribunal de Première Instance de Deuxième Classe d’Abomey

 

2 commentaires
  1. Dona dit

    Si un membre de la corporation en arrive à poser ces questions, Il est de nature à croire que les suspicions des justiciables ne sont pas infondées. Il faut comprendre qu’il y a maldonne dans notre système démocratique et que la chose s’accentue avec le régime de la ruse et de la rage. Point besoin d’être érudit pour comprendre que ce cri du juge YEHOUENOU est l’expérience de ce malaise. Enfants du Bénin debout.

  2. Dona dit

    L’expression de ce malaise *

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