Bénin: Sorcellerie y en a marre ! (chronique)

Dans un récit d’une grande tristesse, ‘‘MORT, où est ta victoire ?’’, Daniel Rops écrit : ‘‘L’homme est un animal qui sécrète de la souffrance, pour lui-même, et pour les autres’’. Les Béninois soutiennent, au quotidien, le pessimisme du grand écrivain catholique. A coups de sorcellerie soi-disant, ils se tiennent aux côtés de Caïn pour poignarder sans cesse Abel.

Depuis toujours en effet, ladite sorcellerie est leur seule explication des malheurs et des morts suspects. Une centaine d’années auparavant, quelques personnes parmi les plus vieilles et les plus aigries étaient censées détenir, en secret, cette arme honteuse de destruction. On dit aujourd’hui qu’elle est à la portée de tous et même des enfants, et qu’on peut vous la refiler à votre insu, et, la nuit, vous vous surprenez au creux de l’iroko sacré en train de manger des âmes transformées en viande de porc.

Pourquoi, naguère, a-t-on battu au sang la petite fille ramenée de son village pour nous servir de boyesse ? On l’a découverte sorcière, responsable des maux dont souffrent nos enfants dont elle prend soin. Pourquoi, récemment, le jeune homme, rayonnant de santé, a été pris de malaise devant le cercueil de sa vieille mère et est décédé trois jours plus tard ? Nul n’en doute : ‘‘C’est le Bénin !’’ Etc.

Experts en sorcellerie, nous distinguons à présent entre la mauvaise, qui tue, et la bonne, qui protège. Virtuoses en diable, nous osons oublier que dans le Bénin de ‘‘La guerre des choses dans l’ombre’’, Gaston Zossou dixit, je me protège en écrasant l’autre. Pense ici au crâne humain dans lequel tu bois chaque matin à ton réveil.

D’ailleurs, les chercheurs béninois n’ont vu que la sorcellerie qui massacre. Voici le théologien Nathanaël Yaovi Soédé : ‘‘La sorcellerie est une pratique qui est aux antipodes de la vie et de la vocation de l’homme. Elle dénature celui qui se voue à elle et en fait un meurtrier parce qu’il est facteur de mort ; elle est, comme telle, contraire à l’être de l’homme qui est vie et à sa requête fondamentale qui est en ce monde la vie et non la mort. Aussi la sorcellerie est-elle considérée comme la réalité et l’acte odieux et le plus méprisable auquel une personne peut se livrer.’’ Et voici le chirurgien Henry-Valère Kiniffo : ‘‘Il m’est arrivé de rencontrer des choses bizarres, des objets, des corps étrangers qui se sont retrouvés de manière indue dans l’organisme de mes patients…

J’ai ouvert l’estomac et en ai retiré ceci, qui à l’époque avait l’allure d’un petit agouti (aulacode) – c’est une pelote tissée de fil à tresser, qui s’est cassée en deux.’’ Le médecin enquête pour en avoir le cœur net… ‘‘Mais Papa, me dit-elle, je n’ai pas mangé de bouts de fil.’’ Il essaye lui-même d’en manger : impossible. Béninoiserie = sorcellerie ? Kiniffo conclue : ‘‘Il y a des domaines que nous allons maîtriser et contrôler scientifiquement.’’
Complice de la sorcellerie, le Vodun ne peut pas la combattre.

On cherche une autre issue. On recourt au Tout Amour et Miséricorde. Et l’on tombe sur des pasteurs mercantiles, exorcistes à tout-va. Ils hurlent dans des hangars aux enseignes claironnantes. Ils quêtent. Ils rackettent. Ils dépouillent les foules dupées et hébétées qui se croient menacées par la sorcellerie. Comment sortir du cercle d’enfer qui s’étend jusqu’au pied des autels ? Entrer en colère et crier : ‘‘Sorcellerie y en a marre ! Sorciers, laissez-nous vivre !’’ Le cri est inefficace ? Avoir alors la noire lucidité de sombrer dans le vœu désespéré de Cheikh Hamidou Kane : ‘‘Dieu en qui je crois, si nous ne devons pas réussir, vienne l’Apocalypse ! Prive-nous de cette liberté dont nous n’aurons pas su nous servir.

Que Ta main, alors, s’abatte, lourde, sur la grande inconscience. Que l’arbitraire de Ta volonté détraque le cours stable de nos lois…’’
Ou avoir le mâle courage d’entendre Rops, Zossou, Soédé et Kiniffo. Chacun, à sa manière, dit que, béninoiserie ou sorcellerie, l’homme, animal-sorcier, répand autour de soi le malheur, et qu’en cessant d’être animal-sorcier, il répandra autour de soi le bonheur.

Roger GBEGNONVI

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