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Bénin : les médicaments de la rue, un phénomène socioéconomique

Le Bénin a engagé, en septembre 2016, une lutte implacable contre le trafic de médicaments considéré comme source d’approvisionnement des vendeurs de médicaments dans les rues. A ce titre, « Adjégounlè », le marché spécialisé de vente de médicaments de contrebande communément appelés « faux médicaments », a été démantelé. Mais plus d’un (01) an après, le phénomène du commerce de médicaments dans les rues du pays continue, mais cette fois avec comme sources d’approvisionnement, les pharmacies. Enquête exclusive.

Il sonnait environ 07h30 à Gbétagbo, une localité de la commune d’Abomey-Calavi. L’attroupement des hommes en maillot jaune (sobriquet des conducteurs de taxi moto – Zém) autour de dame Théonon, une vendeuse de tisane, n’a rien d’extraordinaire. Notre équipe d’investigation était déjà sur place pour vivre cette scène qui est quotidienne sauf les dimanches.

Installée à l’angle de rue sous un hangar de fortune, dame Théonon sert avec empressement ses clients, qui pour la plus part, vont travailler à Cotonou, la capitale économique du Bénin ; ou au centre-ville d’Abomey-Calavi. Sur la table branlante derrière laquelle dame Théonon s’est installée, on aperçoit une plastique d’une capacité de 25 litres environ soigneusement entourée d’étoffes en coton et une petite corbeille contenant des produits pharmaceutiques. Sur les lieux, les règles d’hygiène sont les derniers soucis de la vendeuse et de ses clients.

Nous avons attendus que cette affluence baisse avant d’aborder de dame Théonon. Dans un premier temps, elle a catégoriquement refusé de répondre à la moindre question puisqu’elle nous avait considéré comme des agents de santé. Il a fallu l’intervention de sa fille, Ameline, avant qu’elle n’accepte s’ouvrir à nous, mais pas avant d’avoir fini avec sa clientèle. Il sonnait 09h 50 environ, les rayons de soleil deviennent de plus en plus agressifs, et les derniers clients de dame Théonon se pointent. Pendant ce temps, nous avons engagé la discussion avec Philibert, conducteur de taxi moto, un des clients de dame Théonon.

Les hommes qui n’ont plus rien à perdre…

« Qu’est-ce que vous venez faire ici », lui a-t-on demandé. « Je suis venu prendre des médicaments », a-t-il répondu. « Savez-vous qu’il est dangereux de consommer des médicaments dans la rue ? », a-t-on relancé. Il sourit, prend une bonne gorgée de la tisane qui tenait en main dans une tasse en plastique et répond. « Je savais que c’est là où vous voulez en venir. Il n’est pas dangereux pour les hommes comme moi, qui n’ont plus rien à perdre de consommer les médicaments de la rue. C’est quand tu t’appelles Patrice Talon ou Sébastien Ajavon et que tu as des milliards en banque que tu as peur de vite mourir. Mais quand tu es un pauvre comme moi, qui survit au quotidien avec un avenir sombre, tu n’as pas peur de prendre des médicaments dits de la rue pour espérer voir demain ».

Nous avons essayé de le relancer avec une autre question mais il poursuit avec instance : « combien de pauvres vont à la pharmacie si ce n’est pas qu’ils sont hospitalisés pour des cas extrêmes ? Je vous donne un exemple : la dernière fois j’ai eu des maux de tête. Je n’avais que 500 francs cfa sur moi alors que je dois manger toute la journée. Quand je suis venu chez Théonon, j’ai pris de la tisane pour 50f et du paracétamol pour 25f et je me suis senti bien ! Si Théonon n’était pas là j’allais faire comment ? Aller à la pharmacie ? La pharmacie vend-t-elle du paracétamol en détail ? Vous savez, ce qui est dangereux, c’est d’empêcher les gens comme Théonon d’être au services des personnes comme moi ». Après sa réponse, il a prétexté une urgence, semble-t-il pour éviter d’autres questions. Il vide sa tasse de tisane et s’éloigne.

Les médicaments de la rue proviennent désormais des officines de pharmacie !

Il sonnait environ 11h quand dame Théonon a eu du temps pour nous. En fait ! Pas vraiment. Elle faisait toujours le compte de sa recette du jour quand elle nous a lancé : « vous pouvez poser votre question, je vous suis ». A la question de savoir si elle mesure le risque sanitaire de son activité, elle nous répond : « je vends de la tisane. Ce n’est pas illégale ». « Oui mais vous vendez aussi des produits pharmaceutiques qui sont interdits de vente en dehors des pharmacies ! », a-t-on relancé. « Depuis qu’ils ont cassé Adjégounlè, j’achète les comprimés que je vend à la pharmacie. En fait, mes clients sont des gens de petits revenus. Donc ils ne peuvent pas aller à la pharmacie », a-t-elle répliqué faisant toujours le compte de sa recette. « Quelle quantité vous achetez par semaine ou par mois dans les pharmacies ? », a cette question, elle n’a pas voulu répondre.

Chez dame Théonon, quatre (03) produits sont plus demandés. Il s’agit du paracétamol, de l’Efferalgan et d’un produit appelé Boska. Dans une pharmacie à Cotonou, nous nous sommes renseignés sur le prix ces différents produits. La plaquette de 10 comprimés du Paracétamol en générique est vendue à 100 francs cfa. La boite de 16 comprimés d’Efferalgan effervescent est vendue à 1.215 francs cfa et la boite de 16 comprimés d’Efferalgan comprimé sec est vendue à 1.075 francs cfa. Le produits appelé Boska est inconnu des agents de la pharmacie qui nous renseignent que c’est un produit qui provient des officines pharmaceutiques du Nigéria.

Atomicité de l’offre, principal déterminant de la demande

Chez dame Théonon, 2 comprimés du paracétamol est vendu à 25 francs cfa ; le comprimé d’Efferalgan effervescent est venu à 100 francs cfa ; le comprimé d’Efferalgan comprimé sec est vendu à 75 francs cfa ; et le comprimé de Boska est vendu à 25 francs cfa. Des niveaux de prix qui constituent la principale force de son activité. « Celui qui souffre des maux de têtes, qui veut prendre d’Efferalgan mais qui n’a pas 1.200f et qui a peut-être 300f va faire comment ? Attendre pour trouver 1.200f avant d’aller à la pharmacie ou se procurer deux comprimés pour se soigner d’abord ? », avait-elle soutenu.

Selon le professeur John Igué, l’atomicité de l’offre est le principale déterminant de la demande marchande. Lors d’une conférence à la Direction générale des affaires économiques du ministère de l’Economie et des finances du Bénin, le professeur a illustré ce principe de la microéconomie par le développement rapide, dans les rues et les abords de routes au Bénin, du commerce de l’essence de contrebande communément appelé « Kpayo » en raison de l’insuffisance de stations-services dans le pas et du niveau de prix de l’essence dans la rue. A la lumière de ce principe économique, les médicaments de la rue apparaissent comme un phénomène socioéconomique.

Comment enrayer le phénomène ?

Selon un Docteur en pharmacie qui a requis l’anonymat, le nouvel mode opératoire des vendeuses de médicaments de la rue est la conséquence directe de la défaillance du système béninois d’achat de médicaments dans les pharmacies. « Normalement, aucun produit, à l’exception de quelques un, ne doit sortie d’une pharmacie sans une ordonnance médicale. Mais au Bénin, cette règle n’est pas respectée. Si elle l’était, comment une vendeuse de médicaments dans la rue peut-elle aller s’approvisionner dans une pharmacie ? Sauf si elle est en complicité avec un médecin, ce qui n’est pas évident », a-t-il expliqué.

Pour ce Docteur en pharmacie, il serait difficile pour les pharmacies de vendre les produits en détails comme le font les vendeuses de médicaments de la rue mais toutefois, des moyens existent pour faciliter l’accès des produits pharmaceutiques aux populations les plus démunies. « Il va falloir que les autorités compétentes prennent leur responsabilités pour mettre un terme à ce phénomène qui met silencieusement en péril la vie de plusieurs milliers de citoyens béninois », a-t-il insisté.

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