« Où se trouve la monnaie ? », une chronique d’Isaac Houngnigbe

La nuit où j’ai mis pied pour la première fois à Cotonou, trois faits ont marqué mon esprit d’enfant.

D’abord, la densité de la circulation avec les va et vient incessants de véhicules régulés par les feux tricolores ; ensuite, l’importance des moustiques, très en forme, et prêts, non seulement à sucer en groupe votre sang mais aussi et surtout à vous inoculer les parasites mortels de paludisme. Le troisième fait marquant, et qui fera objet de ma réflexion, est  »le manque de monnaie (reliquat) ».

Il n’y a pas de monnaie. Avez-vous la monnaie ? Ces phrases sont celles des plus entendues par les clients à Cotonou. Ado monnin an ? C’est la première question du vendeur. Si vous répondez par l’affirmative, votre dialogue continue. Autrement, vous vous dites au revoir. Le vendeur se fout de ce que vous désirez acheter. Il se moque complètement de l’urgence à laquelle vous êtes confronté.

Pour le vendeur, la priorité, c’est surtout et d’abord la monnaie.

Vous avez la monnaie, vous avez la marchandise. Avoir un billet de 2000, de 5000 ou de 10 000 ne vous permet pas d’acheter facilement. Bien au contraire, c’est un calvaire. On en est arrivé au point où c’est le client qui cherche la monnaie. C’est ce dernier qui court, cherche, crie, arrête les zémidjans pour demander de l’aide. Chercher la monnaie est un chemin de croix. Et c’est très agaçant.

Sur le terrain de la monnaie, le manque de solidarité est criard. Vous trouverez rarement quelqu’un qui, spontanément, vous propose la monnaie. Il peut avoir toutes les pièces du monde, vous pouvez le supplier jusqu’aux larmes, il ne vous regardera pas. Il n’y a pas la monnaie. C’est devenu la norme. Et cette norme implique beaucoup de choses.

MONNAYER EST DEVENU UN FONDS DE COMMERCE

Il se développe un commerce autour du manque de monnaie. Certains ont dans leur sacs toutes les pièces de monnaies, même les plus rares. Vous trouverez dans leurs sacs des pièces qu’on rencontre miraculeusement de nos jours. Ils possèdent des milliers de pièces de 5 francs, de 10 francs, de 25 francs et de 50 francs. Ils les collectionnent telles des œuvres d’art.

Chez eux, vous pouvez monnayer tous les billets, mais pas gratuitement. C’est le commerce de la monnaie. Et c’est juteux. Les tarifs varient en fonction de l’opérateur. On ne se rend pas vite compte de l’anomalie mais il s’agit ici d’échanger des montants de même valeur mais contre de l’argent. En d’autres termes, ces personnes font du bénéfice sans rien produire. Rien ne soutient ce bénéfice.

IL MANQUE DE MONNAIE MÊME DANS LES GRANDES STRUCTURES

C’est un secret de polichinelle. Les guichets automatiques de certaines banques ne permettent pas de retirer de l’argent en dessous de 5 000 francs. Si vous avez la malchance de n’avoir que, 1000, 2000 ou 3000 francs sur votre compte, n’allez pas au guichet automatique. Vous n’aurez rien. C’est 5000 voire 10 000 ou rien. Il n’y a presque jamais la monnaie.

Certains lieux ont cette réputation. Que deviennent toutes ces sommes restées dans les circuits des guichets automatiques, faute de monnaie ? La situation est pareille dans nombre de stations-services et de pharmacies. Il y a toujours un ‘’5 francs’’, un ‘’10 francs’’ ou un ‘’50 francs’’ qui traîne, qui reste, qu’on a du mal à trouver. Les services administratifs ne sont pas épargnés avec leurs lots de quittance, de légalisation où les usagers sont contraints de trouver eux-mêmes la monnaie.

UNE MINORITE S’ENRICHIT AU DETRIMENT DE LA MAJORITE

Si 100 personnes abandonnent par jour 10 francs dans une station à essence, c’est au total mille francs par jour et 30 000 par mois. L’argent ne circule plus. Le pécule stagne. Une minorité s’enrichit injustement. La majorité s’appauvrit injustement. Au nom de quoi cette injustice se poursuit-elle ? N’est ce pas un chantage, dans une station à essence, de dire à un usager en panne d’essence de continuer son chemin s’il n’a pas de monnaie ? N’est ce pas une pression psychologique de dire à une personne qui a faim de continuer son chemin parce qu’il a un billet de 10 mille ? Qui a finalement la monnaie ? Ou se trouve la monnaie ?

La problématique du manque de monnaie est surtout ressentie dans les grandes villes du Bénin et plus particulièrement à Cotonou. Dans certaines localités du Bénin, il est encore possible qu’une bonne dame aille chercher la monnaie pour un usager. Il est encore possible qu’un vendeur s’excuse auprès de son client à cause du temps pris pour chercher la monnaie.

Il faudra surtout travailler la mentalité des commerçants et autres prestataires de services dans nos grandes villes. On ne fait pas du chantage avec la monnaie. On ne manipule pas la faim, la maladie ou l’urgence des populations pour leur soutirer à chaque fois 5 francs, 10 francs ou 25 francs. Andrew CARNEGIE, industriel et philanthrope écossais, affirmait : Toute vie qui n’a pour but que de ramasser de l’argent est une piètre vie.

Isaac Houngnigbe

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