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Travail des enfants : L’éternel phénomène toujours irrésolu au Bénin

Le travail des enfants en République du Bénin continue d’avoir droit de cité. Dans ce petit pays situé dans la partie Ouest du continent africain avec une population avoisinant, selon les derniers chiffres de l’Institut de la Statistique et de l’Analyse  Economique (INSAE), dix (10) million d’habitants, le taux des enfants exploités pour différente tâche a franchi la barre des 52% selon l’Enquête par grappes à indicateurs multiples (MICS) réalisée par l’Unicef. A l’ère d’une rupture pour un  nouveau départ dans tous les secteurs au Bénin, la question du travail des enfants est toujours loin d’être la priorité des dirigeants qui, parfois, contribuent à l’enracinement du phénomène de par leur inaction en la matière.

Cotonou ce 20 avril 2017, en plein cœur du marché Dantokpa, le plus grand marché du pays et le plus fréquenté de la sous-région, Agnès, 11 ans, habillée en petite robe bleue, sandalette à peine en forme, foulard sur la tête afin de « cacher » l’aspect trop touffu et non entretenu de ses cheveux, se faufile dans les étagères et les usagers du marché, sa marchandise sur la tête avec des cris assourdissants « Pure water fifa ». C’est pourtant la journée du jeudi, un jour ouvrable et il sonnait 16h quand nous avons croisé la petite Agnès en pleine activité.

En quelques minutes d’observation dans ce grand marché, on note sans gêne qu’ils sont des centaines d’enfants, filles comme garçons, de moins de 14 ans en général, à mener des activités de tout ordre dans ce lieu d’échange et de commerce. Même si le visage de certains démontre une félicité dans l’exercice de leur travail, d’autres, par contre, vivent des moments cauchemardesques et ne savent même pas à quel saint se vouer.

A l’entrée du marché, à la descente des escaliers du passage supérieur traversant la grande voie, Nicolas, 9 ans, est assis devant sa marchandise, les tas de tomates de 200 francs et de 500 francs. Tête baisée, Nicolas murmurait et prononçait des psalmodies à peine réceptives mais avec des larmes qu’il ne peut pas s’empêcher de couler. Interrogé, Nicolas confie qu’il s’agit d’un passant qui, sans attention, a renversé sa marchandise et une bonne partie des tas de tomates a été renversée et écrasée par les passants. Un « drame » qui lui aurait coûté un manque à gagner de huit cent (800) francs CFA.

« Je ne peux même pas en parler à ma tanti (l’appellation de sa tutrice). Elle va me frapper jusqu’à me tuer aujourd’hui », articule à peine le petit Nicolas qui se fond en larme. Pour le petit, la tutrice n’admet aucun manque ni perte et n’a de sourire (de façade) qu’au bon compte. « Je m’habitue certes à son traitement corporel à la limite inhuamain, mais plus elle remarque que je suis insensible, plus elle double les sanctions et les coups de chicote. Je ne supporte plus », lance Nicolas toujours en sanglotant.

Des cas d’Agnès et de Nicolas, on en rencontre dans tout le pays et les rapports  des différents organismes tant nationaux qu’internationaux le prouvent et démontrent à quel point le mal est plus préoccupant.

Les enfants de plus en plus exploités 

Le Bureau International du Travail (BIT) considère le travail des enfants comme un fléau à éradiquer. Cependant, ce même bureau distingue les travaux légers qui comprennent certains travaux domestiques et les travaux à abolir qui comprennent tous les travaux dommageables à la santé et au développement de l’enfant y compris certains travaux dangereux pour la sante de ce dernier.

Suivant le rapport découlant de  l’enquête par grappes à indicateurs multiples (MICS) réalisée en 2016 par l’Unicef, le taux du travail des enfants a nettement progressé au Bénin les deux dernières décennies, en passant de 34% à 52,2%. Et pour approfondir cette enquête, une autre réalisée par l’INSAE,  démontre que sept mille huit cent quatre vingt deux (7.882) enfants sont en situation de travail dans les trois grands marchés du Bénin, Dantokpa (Cotonou), Ouando (Porto-Novo) et Azerkê (Parakou). Selon toujours cette enquête, ce chiffre comporte  78% de filles et 46% de garçons  de moins de 14 ans. « Ils y sont exploités en moyenne dix heures par jour sans repos, sans rémunération et au détriment de leurs droits les plus élémentaires », révèle le rapport final de l’enquête.

Chose inimaginable mais pas surprenante, « ces enfants sont parfois exploités par leurs propres parents pour avoir des ressources complémentaires et nécessaires à la survie familiale ». L’extrême pauvreté s’étant installée dans les ménages.

Dans une de ses déclarations sous le régime défunt et lors de la célébration de la journée mondiale contre le travail des enfants, l’ancien ministre du travail et de la fonction publique, Aboubacar Yaya avait déclaré que « que l’immersion précoce des enfants à la vie active est un phénomène qui s’est développé de manière insidieuse dans la vie des populations béninoises ».

Dans un récent rapport publié  par l’INSAE et qui prend en compte les enfants en situation d’exploitation économique au Bénin, « plus de 664.000 enfants béninois sont économiquement occupés ». Selon donc ce rapport, les enfants en milieu rural sont plus économiquement occupés, avec un taux de 42,3%, contre 18,4% en milieu urbain. Le groupe d’ âge le plus occupé est celui de 14-17 ans (43,2%), suivi des 12-13 ans (39,6%) et des 5-11 ans (29,5%).

Des taux qui inquiètent plus d’uns quand on sait que le pays dispose pourtant des textes et des lois pouvant réglementer et mettre fin à ce fléau qui porte atteinte au développement de la nation.  Mais pour les différents acteurs, certains facteurs favorisent malheureusement ce phénomène et ces derniers constituent les causes même de cette augmentation du taux des enfants économiquement exploités au Bénin.

« J’ai rejoins ma tante maternelle après le décès de mes deux parents »

Au secrétariat du ministère béninois du travail et de la fonction publique, les documents qui nous ont été exhibés exposent les causes qui sont souvent à l’origine de ce fléau dans le pays. Suivant donc les résultats d’une enquête menée par ce ministère, « les causes sont  notamment liées la pauvreté, l’orphelinat, le faible niveau de scolarisation des parents, l’exode rural, la tradition et le faible coût de la main d’œuvre infantile ».

« J’ai rejoins ma tante maternelle  quelques semaines après le décès dramatique de mes deux parents », nous raconte Nicolas, 9 ans, rencontré au marché Dantokpa à Cotonou. Orphelin à six (6) ans, Nicolas vit sous la tutelle de sa tante depuis bientôt trois (3) ans. « A mon arrivée, j’avais commencé l’école mais sans disposer  pour autant des fournitures scolaires nécessaires. Je n’ai fait qu’une année puisque ma tanti a refusé de payer ma scolarité et de subvenir à mes besoins scolaires », formule le petit en langue goungbé (une langue parlée dans la partie méridionale du Bénin surtout dans la capitale Porto-Novo).

Si l’expérience de Nicolas semble être même la monnaie la plus courante dans le cas de l’exploitation des enfants au Bénin, celle de Roukiath, 12 ans, est tout aussi spéciale.

« J’ai quitté Matéri, (commune située dans la partie septentrionale du pays), pour rejoindre ma grande sœur à Cotonou. Mais une fois sur place, la promesse d’une vie épanouie et scolarisée n’est résumée qu’à cette activité », s’indigne la petite en pleine activité d’écrasement de condiments  devant son moulin à condiments.

Salaou, la grande sœur de Roukiath, rencontrée aussi sur les lieux dit n’avoir que cette activité qui lui permet d’ailleurs de vivre mieux à Cotonou et de s’extirper de cette jungle de la pauvreté. « Je leur avait pourtant dit que je ne pourrai pas être en mesure de payer la scolarité de la sœur une fois à Cotonou et que mes activités ici ne se limitent qu’à ce que vous voyez », confie-t-elle en pointant du doigt ses deux moulins à condiments.

Aujourd’hui et à l’unanimité, la pauvreté est reconnue comme étant à l’origine du travail des enfants. De ce fait, il s’agit d’un phénomène lié à l’état de développement d’un Bénin et les efforts devront être continuels afin de stopper le mal dans son élan.

Il est à signaler que même dans des pays aujourd’hui développés, il y est arrivé un moment de leur histoire où il fallait fait recours à la main d’œuvre des enfants pour ‘booster’ leur économie. Les cas de la Grande-Bretagne, de la France et du Royaume Uni en disent long.

L’existence des textes et pourtant…

Le Gouvernement du Bénin a, depuis des années, ratifié  les différentes conventions relatives aux droits des enfants. Le pays a donc adopté plusieurs textes portant sur la protection des enfants. En l’occurrence, la loi N°2002-07 du 24 août 2004 portant code des personnes et de la famille et, plus récemment, la loi N° 2015-08 portant code de l’enfant en République du Benin.

Mais malheureusement, les dispositions de ces outils juridiques ne sont pas appliquées sur le terrain, surtout dans les marchés où travaille la majorité de ces enfants. Pire, Les agents collecteurs en arrivent même à collecter des taxes sur des activités gérées par des mineurs, faute de connaissance des lois.

En appui donc aux efforts du gouvernement béninois et grâce au plaidoyer réalisé avec les Partenaires Techniques et Financiers (PTF), le Programme de Coopération, a mis l’accent sur une meilleure prise en compte des problématiques articulées autour des abus, des violences et de l’exploitation économique des enfants.

Ainsi, le cadre législatif de protection de l’enfant a été renforcé grâce à l’adoption de trois décrets d’application de la loi 2006-04 du 10 avril 2006 relative à la lutte contre la traite des enfants. Aussi, dénombre-t-on neuf (9) juges pour enfants qui ont été nommés grâce au plaidoyer de l’UNICEF auprès du Ministère de la Justice.

Mais malgré ces efforts et la volonté du Gouvernement  béninois d’assurer un plein épanouissement aux enfants béninois, l’environnement protecteur reste à améliorer tant au niveau des mécanismes de prévention des abus qu’au niveau de la prise en charge des enfants affectés.

Et c’est justement dans ce cadre que les services judiciaires, la gendarmerie et la police nationale peuvent désormais réprimer la pratique de la traite des enfants au Bénin. Le mécanisme de suivi et de coordination des actions de protection a été renforcé en 2009 et a permis l’installation de six (6) cellules départementales et de 77 cellules communales qui jouent un rôle dans la coordination des initiatives de protection de l’enfant. 

L’inefficacité des efforts

Au-delà de la contrainte de l’état de développement, un des freins à l’éradication du travail des enfants au Bénin est le mauvais fonctionnement du système scolaire du pays. Ce dernier, comme l’ont reconnu les acteurs du secteur eux-mêmes, souffre d’un double déficit à la fois quantitatif et qualitatif.

Sur le plan quantitatif, on note un manque criard d’infrastructures et d’enseignants. Il est de notoriété de tout citoyen béninois que cette situation peut être en partie résorbée par le développement de partenariats public-privés susceptibles d’aménager les infrastructures nécessaires, notamment les écoles, les cantines, les internats.

En développement de cette collaboration, cela permettra aussi la disponibilité de suffisamment de ressources matérielles et humaines pour le renforcement du système éducatif dans le pays.  « La facilitation des démarches foncières et administratives aux privés boosterait également l’investissement dans ce secteur », préconise Marcel, ancien administrateur territorial dans le département de l’Ouémé.

En ce qui concerne la qualité de l’enseignement sur le territoire national béninois, « le taux d’abandon se chiffre à près de 13 % lorsque l’école est à plus de 30 minutes de marche de la maison, contre 7 % lorsque l’école est à moins de 30 minutes du domicile » selon le dernier rapport de l’INSAE concernant la fréquentation des enfants dans les lieux éducatifs telles les écoles.

Ces taux peuvent être inversés par des aides ciblées conditionnées à l’assiduité dans les zones rurales. Surtout, pour les filles qui sont les plus souvent dans cette situation, ce qui créé une sorte de reproduction intergénérationnelle de la pauvreté et de l’exploitation des enfants.  « Parallèlement, il est besoin de réfléchir à une formule d’enseignement qui combine à la fois l’école et le travail dans les champs pour s’adapter aux besoins du monde rural », souhaite Mauriac Ahouangansi, étudiant-chercheur béninois.

Toujours dans la même dynamique, les efforts des différentes organisations Non Gouvernementales (ONGs) militant dans ce domaine et contre le travail des enfants en République du Bénin semblent ne pas porter ses fruits surtout avec le nombre croissant, chaque année, de ce taux des enfants économiquement exploités dans le pays.

In fine, l’équation semble plus simple surtout avec la recommandation de Mauriac Ahouangansi, étudiant-chercheur béninois. Pour cet universitaire,  « plus les parents auront les moyens de s’occuper de leur progéniture et moins les enfants seront exploités. Plus les parents auront conscience des dangers de l’exploitation économique de leurs enfants, et plus ils seront réticents à les faire travailler ».

Mais en attendant l’éradication à un taux drastiquement réduit de ce phénomène au Bénin, des enfants, privés de l’éducation et contraints de passer tout leur temps  dans les marchés et autres lieux commerciaux dans le pays, se faufileront dans les étagères et constitueront les  employés les plus « privilégiés » parce que moins payés, de certains bafouant les textes et réglementations en vigueur en la matière en République du Bénin.

Quelques statistiques

Enfants économiquements actifs (%) Enfants astreints à une activité dommageable (%) Enfants astreints à des travaux dangereux (%)
Sexe
masculin 33,5 32,1 30,0
féminin 34,6 32,2 28,5
Groupe d’âge
5-11 29,5 29,2 25,1
12-13 39,6 36,6 35,1
14-17 43,2 37,3 37,3
Milieu de résidence
urbain 18,4 16,5 14,7
rural 42,3 40,4 37,0
Département
Alibori 24,1 22,5 19,5
Atacora 15,8 15,4 14,1
Atlantique 10,2 9,4 8,6
Borgou 68,4 65,9 60,2
Collines 70,2 69,8 68,2
Couffo 41,1 39,7 37,4
Donga 76,1 73,4 63,0
Littoral 9,8 7,3 6,2
Mono 16,4 15,4 14,4
Ouémé 19,4 15,4 12,7
Plateau 47,0 43,4 39,3
Zou 30,2 28,7 24,7
Total 34,0 32,2 29,3
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